Okrida n'est pas réellement en Albanie; elle est à l'une des extrémités de la contrée. Si la ville est aux trois quarts bulgare et si les paysans de l'Est sont, pour la plupart, bulgares ou serbes, les montagnards de l'Ouest sont de pure race albanaise--si toutefois une telle race existe--pâles de teint, hauts, élancés, têtes rondes, les yeux plutôt bleus ou gris, taciturnes, et aussi solitaires que les aigles dont ils partagent le royaume. La guerre semble être leur seule distraction. Les Turcs les craignent et les respectent à ce point qu'ils leur laissent faire en réalité tout ce qu'il leur plaît, même en deçà de leurs propres frontières. Ils ne les contraignirent jamais à leur payer des impôts. Leurs crimes de tous genres demeurèrent impunis. Ils n'ont pas plus l'idée d'aucune forme de gouvernement que ne l'ont des loups. La seule chose que les Ottomans aient jamais obtenue d'eux, c'était qu'ils descendissent, cohortes sans peur, pour se jeter avec une sauvage bravoure sur les canons et les baïonnettes de l'ennemi. Plus d'un régiment turc n'a échappé au risque d'être décimé que parce que ses soldats albanais, tout fiers d'une occasion si belle, avaient été placés sur le front pour recevoir en pleine tête ou en pleine poitrine la grêle des boulets serbes.
Dans une bataille actuelle, en face d'une armée moderne, avançant, comme font tous les soldats maintenant, en lignes brisées de tirailleurs, s'abritant derrière chaque saillie du sol et derrière chaque pierre, de sauvages hordes comme en forment les Albanais auraient peu de chances de succès. On peut difficilement les contraindre à tirer couchés. Ils préfèrent se battre en groupes composés d'hommes de la même localité, chargeant et se précipitant de telle sorte qu'ils forment pour les tireurs modernes une proie facile. On imaginera quelle est la brutale férocité de leur attaque quand j'aurai mentionné qu'un jour un soldat serbe fut trouvé sur le terrain où avait eu lieu une escarmouche, sa baïonnette enfoncée dans le corps d'un Albanais, lequel, complètement désarmé, avait néanmoins manoeuvré de façon à prendre le Serbe à la gorge avec ses dents, et l'avait étranglé d'une fatale étreinte, comme ferait d'un loup un dogue bien dressé. Mais leur vrai champ d'activité est la montagne. Là, bondissant de roc en roc, aussi agilement que leurs propres chèvres, connaissant chaque passe comme chaque sentier, ils sont capables de tenir un ennemi en haleine pendant un temps indéfini, ainsi qu'ils font maintenant pour les Serbes, tirant toujours du haut de quelque escarpement d'où ils dominent leurs adversaires, moins rompus qu'eux à ces exercices d'escalades. Les Serbes ont occupé avec un plein succès toutes leurs villes et tous leurs hameaux. Mais ils ne peuvent pas occuper chaque roc; et c'est pourtant ce que, pratiquement, ils devraient faire avant que de pouvoir dire qu'ils sont absolument sûrs que l'Albanie est, soumise.
Ce pays, le plus sauvage de l'Europe, a longtemps été un gage entre les mains de l'intrigue étrangère. Il fut un temps, il y a peu d'années, où chaque hutte albanaise pouvait se vanter de posséder au moins trois fusils modernes. Ces armes étaient distribuées par les agents des diverses nations intéressées, chacune ayant en vue d'attirer à sa propagande l'aide des montagnards. D'abord venait l'agent italien, plaidant la cause de l'Italie, et laissant un fusil italien. Ensuite apparaissait l'Autrichien, avec des armes autrichiennes. Les Serbes, à leur tour, armèrent les Albanais dans l'espérance de les tourner contre leurs suzerains, les Turcs, cependant que ces derniers les armaient dans l'espoir qu'ils seraient contre les Serbes les meilleurs des auxiliaires.
C'est pourquoi le premier soin des envahisseurs serbes fut de désarmer la population. Besogne féconde en surprises, car, à côté des armes les plus perfectionnées, chaque famille avait conservé, de génération en génération, les fusils à mèches, les fusils à pierres des jours passés, précieux souvenirs de la valeur des ancêtres! Dans chaque ville de l'Albanie où nous entrions, nous apercevions d'énormes amas rouillés, gros comme quatre ou cinq bottes de foin, de ces antiques fusils et pistolets, tous encore chargés, beaucoup d'entre eux avec la pierre encore enchâssée dans le chien, prête à enflammer la pincée de poudre décomposée placée dans le bassinet tout couvert de toiles d'araignées.
LES SOUPÇONNEUX CONQUÉRANTS
En raison de cette situation, et bien que la campagne proprement dite soit virtuellement terminée ici, la discipline appliquée par les Serbes dans toute la montagne est encore très sévère. Nous en eûmes la brusque notion le matin qui suivit notre arrivée à Okrida. Notre premier devoir, naturellement, fut d'aller voir le commandant de la ville et de lui faire connaître notre présence. Comme nous errions à travers les vieilles rues tortueuses, bordées de petites boutiques pleines de toutes sortes de choses bonnes à manger, destinées à être travaillées, ou portées, nous arrivâmes enfin à l'état-major serbe,--une grande maison à deux étages antérieurement occupée par un bey albanais, lequel, à l'arrivée des Serbes, était mort de subite et violente façon. Nous fûmes introduits dans le grand hall qui toujours divise, de l'avant à l'arrière, les maisons turques élégantes. Le sous-lieutenant serbe, qui avait le commandement du convoi qu'à deux reprises nous fûmes obligés de suivre au cours de notre voyage depuis Monastir, nous accompagnait. Il voulait, disait-il, parler lui-même pour nous à l'aide-major.
D'ordinaire, nous n'attendions pas bien longtemps avant d'être reçus par les officiers du haut commandement, car ils étaient généralement aussi heureux de nous voir, d'apprendre de nous ce que nous pouvions leur dire touchant les affaires du dehors que nous pouvions l'être nous-mêmes de les voir. Mais, ce jour-là, il en fut autrement. Pendant une demi-heure nous fîmes antichambre.
Nous commencions à trouver le temps long, quand l'aide-major que nous attendions, l'air préoccupé, accablé, la mine sombre autant qu'une nuit d'orage, se rua à travers le corridor qui conduisait au bureau du commandant. Cependant que nous demeurions stupéfaits, nous demandant ce que pouvait présager tant de violence, notre sous-lieutenant fit sa réapparition, ses yeux bleus voilés, les lèvres très pâles, les pommettes très rouges. Il se tenait à l'écart et semblait embarrassé de nous connaître,--enfin, un tout autre homme que le brave et gentil compagnon que nous avions connu jusque-là. Il nous fallut quelque minutes pour obtenir de lui l'aveu de ce qu'il y avait dans l'air. Il avait commis une faute impardonnable, semblait-il, en abandonnant un moment le convoi dont il avait reçu le commandement. Quel droit avait-il de s'attacher lui-même à nous? Savait-il seulement qui nous étions? Il y avait cent chances contre une pour que nous fussions des espions autrichiens, et, dans ce cas, il avait commis une bévue qui pouvait compromettre l'avenir tout entier de la Serbie!
Tout cela nous semblait assez bizarre, mais nous apparut plus sérieux en ce qui concernait le jeune officier. Nos coeurs commençaient à se navrer à la pensée que nous avions, bien malgré nous, mis dans l'embarras un si aimable camarade. Un quart d'heure plus tard, pourtant, nous fûmes reçus par le colonel Ristitch.
En dix minutes, nous étions devenus les meilleurs amis, échangeant des confidences, prenant du café, et admirant ensemble la belle collection d'armes albanaises et turques que possédait le colonel et qu'il avait arrangées en panoplies au-dessus de son lit de camp. Nous lui expliquâmes le cas du sous-lieutenant et nous lui arrachâmes la promesse que, pour cette fois, il serait complètement absous «puisque c'était nous!» Néanmoins, il demeura de cet incident quelque chose entre nous et le pauvre sous-lieutenant. J'ai rarement vu un homme aussi effaré.