--Nous sommes en temps de guerre, nous répondit cet officier. Je ne puis distraire aucun de mes hommes. Au surplus, je ne vous conseille pas d'essayer de continuer votre route.

--Pourquoi? demandâmes-nous, encore que nous connussions bien d'avance de quoi il retournait.

L'officier haussa les épaules:

--En raison de la nature de votre permis, continua-t-il, je ne puis pas vous interdire de passer. Mais je vous conseille, du moins, d'attendre jusqu'à demain pour continuer. Il faut huit heures de cheval pour aller à Kyouksi, le plus prochain village, et vous avez devant vous au plus cinq heures de jour.

Cette attitude du commandant sembla alarmer notre gardien. Il nous informa, hésitant, qu'il allait être contraint de nous quitter là.

--Très bien, lui dîmes-nous. Nous trouverons quelqu'un d'autre.

Des patriotes bulgares ayant appris qui était mon compagnon de voyage, une députation s'empressait maintenant de venir à nous pour nous inviter à demeurer ici un peu plus longtemps; ils désiraient, disaient-ils, avoir l'honneur de nous offrir une légère collation. Quoique nous sentissions vivement la nécessité de nous dépêcher, nous nous laissâmes conduire par un étroit escalier jusqu'à une chambre basse où une robuste grand'mère bulgare nous souhaita la bienvenue avec les plus extatiques exclamations de ravissement. Nous lui expliquâmes avec précaution que nous avions seulement le temps d'accepter une bouchée de pain et de boire une tasse de lait. Mais elle ne voulut jamais se résigner à laisser échapper une si belle occasion. Rien n'y fit, et nous dûmes attendre qu'elle eût fait cuire à notre intention quelques oeufs et fait frire quelques truites fraîchement pêchées dans le lac.

Montagnards albanais sur la route d'Elbassan.

Cependant, nous priions une couple de citoyens importants de nous chercher quelqu'un qui voulût bien prendre la place de notre gardien défaillant. Nous offrions de payer. Mais nous eussions aussi bien pu proposer des sous que de l'or, c'était en vain: pas une âme, dans la ville, ne se souciait de risquer le voyage. Heureusement, le professeur Stephanof avait fait ses études en Amérique. Il comprenait l'utilité du «bluff» en certains cas. Se tournant vers notre homme, il lui dit alors avec autorité: