--J'en suis désolé, mais je suis obligé de vous ordonner de nous accompagner au moins jusqu'à Kyouksi.

C'était un expédient désespéré; mais il réussit. Bien que nous n'eussions sur lui aucune autorité, l'homme fut impressionné.

--Je ne connais pas très bien la route, alléguait-il pourtant.

--Nous n'avons besoin de vous que pour l'amour de votre fusil, lui répondîmes-nous brièvement.

Sur quoi il courba la tête devant notre volonté.

Faisant à nos hôtes un adieu tardif, nous quittâmes la vieille grand'mère qui, tout en larmes, répétait: «Dieu vous bénisse! Dieu vous bénisse!»

Tandis que nous étions ainsi hébergés à Struga, l'Albanais à bec-de-lièvre qui aurait pu nous guider en toute sécurité dans la suite de notre voyage, trompant la surveillance de l'homme qu'en prévision de cette désertion nous avions chargé de le guetter, s'était enfui hors de la ville avec nos chevaux de charge et nos provisions. Nous ne devions plus le revoir qu'à Elbassan.

PERDUS DANS LA NUIT

De notre étrange équipée dans les montagnes, durant les vingt-quatre heures qui suivirent, sans nourriture, sans sommeil, arrosés de pluie et de boue, perdus aussi complètement que le furent jamais hommes au monde, je ne saurais dire que peu de chose, encore que je ne sache pas qu'il puisse y avoir une chevauchée pareille, autre part que dans cette région désolée de rocs et de ravins. Nous grimpâmes lentement, d'abord, dans la neige, pour tomber dans une vallée étroite et nue. La nuit vint. Au clair de lune, nous traversâmes au petit galop la vallée, puis recommençâmes à escalader une autre ligne de montagnes, en suivant le cours d'un torrent qu'il nous fallait passer et repasser à chaque instant sur d'étroits ponts de bois, jetés à de vertigineuses hauteurs. Nous sentions nos chevaux trembler sous nous, tandis que, dans les profondeurs sombres, les flots bouillonnaient avec des grondements de mauvais augure.

A 9 heures, la route, soudainement sembla s'améliorer. Elle devenait plus large et mieux construite. Mais elle était coupée par des centaines de ravins ayant de vingt à cent mètres de profondeur et qu'aucun pont ne franchissait. Nous pensâmes d'abord que cette route avait été ainsi saccagée par les Albanais dans le but de prévenir une invasion. Nous apprîmes, plus tard, qu'en réalité, le gouvernement ottoman avait commencé, il y a une quinzaine d'années, les travaux de cette extraordinaire voie, mais que, fidèles à la méthode orientale, les ouvriers n'avaient achevé que les parties qui ne présentaient aucune difficulté, laissant de côté tous les obstacles que la nature leur avait opposés.