Il était nuit, maintenant. La lune s'était cachée derrière les nuages et nous y voyions à, peine. A notre gauche s'enfonçait un précipice abrupt. A notre droite se dressait la montagne, pareille à un mur. Toutes les dix minutes, en moyenne, nous voyions la route s'effondrant soudain sous nos pas, les chevaux près de tomber au fond d'un puits noir; alors, en tâtonnant, nous cherchions le moyen de passer de l'autre côté du ravin, là où, confusément, nous pouvions entrevoir que reprenait la voie.

Quelquefois, nous perdions complètement notre chemin et devions, pour le retrouver, faire de longs détours, passant à gué le cours d'eau, mouillés, même à cheval, jusqu'au milieu du corps et perdant un temps précieux.

A 2 heures et demie du matin environ, inquiets et épuisés, nous perdions complètement notre route, et, nous trouvant dans une petite clairière, nous décidâmes d'attendre là le lever du jour. Un arbre se dressait au milieu de la clairière. Dans ses branches, selon la coutume albanaise, un montagnard avait abrité sa petite moisson de foin. Nous nous étendîmes sur la terre humide, au-dessous du précaire abri que formait cette meule aérienne.

A l'aube, nous retrouvâmes la route et continuâmes notre voyage. La pluie se déversait maintenant en cataractes. Malgré nos imperméables, nous étions trempés jusqu'à la peau. Nous pouvions voir, au fond du ravin, le torrent se ruer, tout rouge, chargé de fange. Les chevaux parfois s'enfonçaient jusqu'aux genoux dans la vase. Ainsi nous bataillions quand, vers 8 heures du matin environ, la route tout à coup se rétrécit, se rétrécit, s'évanouit.

Comme nous ne pouvions escalader les rocs, à notre droite, non plus que traverser le torrent, à notre gauche, il nous apparut que nous n'avions plus qu'une ressource: tourner bride vers Okrida. Et nos coeurs défaillirent à la perspective de recommencer tant de longs détours, de refranchir, au prix des mêmes difficultés, tous ces ravins, ces précipices. Nous nous résignâmes, pourtant, puisque l'Albanie, nous disions-nous, était ainsi faite. Nous avions du moins acquis quelques notions touchant ce pays peu connu.

Vers midi, nous rencontrâmes un pâtre, lequel nous apprit que, le soir, dans l'obscurité, nous avions dépassé Kyouksi. La petite ville était, nous dit-il, située très haut dans les montagnes, de l'autre côté de la vallée. Il ne voulait pas croire que nous avions voyagé toute la nuit sur la route du gouvernement turc, prétendant avec insistance qu'elle était absolument impraticable et que c'était une merveille que nous fussions arrivés jusqu'à son propre pâturage.

Peu après la pluie cessa. Pour la première fois nous pouvions jeter un regard autour de nous. De grands pics sombres, drapés de nuages roses, se dressaient altiers de tous côtés. Sur leurs pointes extrêmes, là-haut, nettement distinctes à travers les flottantes brumes, s'éparpillaient de minuscules cabanes, de petites pièces de terre, cultivée. On n'aurait jamais pu supposer que des hommes pouvaient vivre en des lieux aussi élevés et aussi inaccessibles. Pourtant, c'étaient là les séjours préférés des Albanais; c'était là qu'ils coulaient une vie de réclusion et de solitude qui nous apparaissait comme inconcevable.

Nous atteignîmes à 2 heures de l'après-midi ce Kyouksi si haut perché. Nous fûmes reçus avec une grande amabilité par le lieutenant serbe qui y commandait. Il nous prit avec lui dans sa rude demeure et alluma dans l'étroite cheminée de bois un feu ronflant; il nous laissa nous déshabiller afin de faire sécher nos vêtements et nous offrit, après manger, un coin pour dormir; en un mot, il s'acquit des droits à notre éternelle gratitude.
Paul Scott Mowrer.

--A suivre.--