Comme nous flânions, hier, par les rues, le Diadoque vint à passer, à pied, avec son aide de camp, le commandant Calinski. Il s'arrêta devant nous et dit au commandant: «Présentez-moi, je vous prie, ce couple extraordinaire qui enfreint toujours mes ordres!»
Le commandant s'exécuta très gentiment. Alors, le prince nous dit:
--C'est comme cela que vous avez suivi mon armée en Macédoine, et que vous avez encore trouvé moyen de la suivre ici? Vous avez une fière volonté, vous savez.
--En effet, Altesse, répondit ma femme, car vos interdictions perpétuelles m'ont valu de faire des 30 kilomètres par jour et de subir maints désagréments.
--Je vous admire, madame... Que voulez-vous de moi, maintenant? Alors nous avons sollicité du prince une entrevue particulière qu'il nous accorda pour ce matin.
L'accueil du Diadoque fut d'une simplicité, d'une cordialité charmantes. Après nous avoir félicités de tout ce que nous avions fait, il nous parla de son armée, de «ses enfants», comme il appelle ses soldats. 11 nous dit combien il les aimait. Et puis, il nous exprima aussi les espoirs qu'il mettait en une armée qui venait de se révéler si belle et si vaillante...
Les espoirs que fonde le prince royal sur son armée, mais ils sont ceux de tout l'hellénisme. Et c'est avec le plus grand sérieux que l'on doit désormais écouter les Grecs exposer leurs rêves de demain. L'on n'a plus le droit aujourd'hui de rire de leur «grande idée»,--la marche à Constantinople, le retour à la capitale des ancêtres, à la ville magnifique de Constantin, lorsqu'on a vu ces troupes supporter, sans faiblesse, ce que nous les avons vues endurer pendant cette campagne, sur la montagne, dans la neige, sous la pluie et le vent, et lorsque, après toutes ces souffrances, on les voit prendre une forteresse comme Janina, où elles défilent ensuite avec l'aspect de troupes qui n'auraient pas fait plus de quinze jours de campagne par de beaux jours de printemps!
Le soldat grec vient de prouver d'une manière éclatante que son étonnante sobriété ne nuit en rien à sa résistance. Après cinq mois de campagne, ces troupes, comprenant au début bien des éléments à peine dégrossis, sont aujourd'hui entraînées, instruites et aguerries.
Elles ne sont, par ailleurs, nullement fatiguées, et telles quelles, physiquement et moralement, elles seraient toutes prêtes pour une nouvelle campagne.