La famille du Bulgare Manef, le principal citoyen d'Okrida.

Un doute amer, qui peut, dans l'avenir, être pour les puissances chargées du règlement de la question d'Orient, l'occasion de graves inquiétudes, ronge le coeur des Slaves établis dans la région d'Okrida. Seront-ils, désormais, Serbes ou Bulgares? Les territoires qu'ils occupent sont devenus virtuellement le champ d'action de l'armée serbe, et ont tous été occupés par elle. Les envahisseurs n'hésitent pas à déclarer qu'ils sont bien résolus à demeurer là où ils sont. A leurs yeux, en effet, la population entière de la région est serbe d'origine. Pourtant, quand on se renseigne auprès des gens eux-mêmes du pays, à peu d'exceptions près, ils se considèrent résolument comme des Bulgares, et quoique leur loyauté envers le pacte d'alliance ait prévenu tout acte d'hostilité ouverte, on sent entre les indigènes et les conquérants un courant profond d'opposition qui laisse redouter que quelque malaise persiste après la paix prochaine.

Une rue d'Okrida.

--Nous avons beaucoup souffert, me répétaient à l'envi les gens de la ville; mais, au milieu de nos souffrances, notre seul espoir était que nous serions un jour réunis à la Bulgarie, notre patrie. Si la conférence des puissances devait donner à la Serbie notre pays et nos foyers, ce serait pour nous le dernier coup. Nous n'aurions plus qu'une ressource: émigrer.

--Ou encore, ajoutaient certains des plus exaltés, nous battre!

Okrida, en effet, loin d'être Albanaise, comme le prétendent un certain nombre de politiciens albanais qui vivent au dehors, était un centre ancien de culture slave. Que cette culture fût plus particulièrement serbe ou bulgare, c'est aux historiens d'en décider. Mais, dans le temps présent, il n'est pas douteux, en dépit des efforts que fout les Serbes pour dissimuler les faits, que l'immense majorité des habitants parlent la variante bulgare de la langue slavonne et qu'ouvertement leur fidélité, leur «allégeance», va au roi Ferdinand.

Il est assez curieux de constater, en passant, que le jour où vraiment nous avons été frappés de cet antagonisme de races fut le jour d'une pittoresque fête religieuse, observée de concert par les deux branches de la famille slave des Balkans. La principale cérémonie de cette solennité avait lieu sur les rives du lac, où de rudes gars attendaient, en chemise et culottes, pour plonger à la poursuite d'une petite croix d'or que l'évêque devait tout à l'heure jeter dans les flots sombres et cinglants. Afin de mieux suivre la scène, nous nous étions fait conduire à la maison d'un pêcheur située tout au bord de l'eau. De la fenêtre, nous voyions le plongeur victorieux barboter, frissonnant, vers la rive et courir à travers la foule en présentant, à droite et à gauche, la croix aux baisers. Et quand tout fut fini, que la femme du pêcheur nous eut offert, sur un plateau, des confiseries et des liqueurs, notre hôte lui-même, très nerveux, s'approcha silencieusement du divan où était assis mon compagnon, le professeur Stephanof, de l'Université de Sofia, et, à mi-voix, du ton grave d'un homme qui pose une question de vie ou de mort, il demanda:

--Et, dites-moi, comment cela va-t-il, à Sofia? Ils ne vont pas nous trahir avec les Serbes? Nous ont-ils oubliés?

Un peu plus tard, comme nous nous en revenions par d'étroites et tortueuses ruelles, vers la maison du Bulgare Manef, le principal citoyen de la ville, de qui nous étions les hôtes, nous fûmes rejoints par un ancien comitadji, Tchoulef, dont les Serbes avaient fait le chef de la police. Il faut dire ici que l'une des légères différences qui distinguent la langue serbe de la bulgare est que les noms patronymiques serbes se terminent en itch tandis que leur désinence, en bulgare, est en ef ou of, ces deux terminaisons ayant d'ailleurs le même sens: «fils de». Or, Tchoulef, après nous avoir entretenus de l'inquiétude du pêcheur, nous dit: