--Les Serbes refusent absolument de nous appeler par nos vrais noms. Ainsi, ils appellent mon ami Manef «Manovitch», et je puis vous montrer le papier qui me nomme chef de la police et où je suis appelé «Petre Tchoulevitch». Ils sont enragés pour nous changer en Serbes coûte que coûte.
Chez Manef, on avait servi en notre honneur du thé, du café, et nous demeurâmes là à fumer des cigarettes, jusqu'à l'heure où nous devions aller présenter nos devoirs à l'évêque bulgare d'Okrida. Cet accueillant dignitaire de l'Église nous attendait, siégeant en grande cérémonie dans la salle de réception de sa maison, ses doigts jouant indolemment avec les pierreries d'un long et magnifique chapelet d'améthystes. Après que nous eûmes échangé les habituelles salutations, on apporta le café traditionnel et les cigarettes; alors l'évêque observa sur un ton calme et digne:
--Les Serbes, ici, sont un peu enclins à marcher sur les pieds de nos compatriotes. C'est ainsi qu'ils ont débaptisé toutes les rues; mais, au lieu de leur redonner des noms des saints slavons d'autrefois, ou des héros qui vécurent en ce pays aux temps jadis, ils ont préféré y honorer les noms de Serbes assez mal réputés, chefs de bandes et outlaws. Je crains qu'ils n'aient adopté une mauvaise politique.
Plus tard, quand des serviteurs eurent fait circuler sur des plateaux diverses douceurs, des sucreries et de savoureuses liqueurs distillées dans les monastères, le prélat ajoutait:
--Ils ont pris les pupitres des écoles bulgares et les ont expédiés en Serbie. Et je puis vous montrer une bien curieuse lettre, si vous voulez prendre la peine de la voir.
Le comitadji Tchoulef, devenu
chef de la police d'Okrida.
L'évêque sonna. Son secrétaire, sur sa demande, lui apporta la lettre en question. C'était un ordre du commandant serbe notifiant au prélat d'avoir à mentionner dorénavant, dans les prières de l'Église, exclusivement le nom du roi Pierre et celui du prince héritier de Serbie.
--Jusque-là, expliqua l'évêque, j'avais toujours nommé, dans mes prières, les rois et les familles royales des différents pays alliés, et je fus donc très surpris en recevant ce message. J'y répondis que je ne pouvais faire ce dont j'étais requis, mais que j'aurais plaisir à nommer d'abord le roi Pierre, puis les autres monarques alliés, en prononçant le nom du roi Ferdinand le dernier. Moins de deux jours après, je recevais une seconde lettre me demandant de renvoyer la première, celle dans laquelle le commandant serbe m'adressait son extraordinaire demande. A quoi je répondis que je serais heureux de fournir à cet officier une copie du document qu'il me réclamait, mais qu'il était hors de doute qu'une lettre, une fois remise à son destinataire, devenait la propriété de celui-ci et cessait d'appartenir à son expéditeur, et que, par conséquent, je me considérais comme obligé de conserver l'original.
Ce même soir, comme nous faisions une petite promenade d'adieu par les rues, nous rencontrâmes un lieutenant serbe avec lequel nous avions antérieurement noué des relations d'amitié. Je le questionnai, en passant, sur cette division de la population en deux camps.