Pas d'abri pour les servants, sur la plupart des points. Les trous mêmes où s'entassaient les munitions devaient avoir été improvisés à la diable, couverts de planches fléchissantes, bien rarement de tôles ondulées.
Tout cela est rempli encore de projectiles amoncelés, obus coquettement parés de jaune citrin, shrapnells reconnaissables à leur belle robe rouge. Avec tous ces canons, dont les cols élancés se tendent vers l'horizon, quel butin pour les vainqueurs! Et la seule chose, dans cette défensive, qui donne une impression de perfectionnement, de modernité, c'est le réseau compliqué de fils de fer barbelés qu'on voit se développer en une ligne sinueuse, embrassant les mouvements de terrain, les contours de chaque fort, comme un souple corselet, une cotte de mailles flexible, scintillant au jeune soleil d'avril.
Au loin, dans une fine brume, se silhouette mollement Mal-Tepe, la colline enlevée dans la nuit du 24 au 25 avec les ouvrages dits de Maslak dont on l'avait armée.
LA RÉCOMPENSE D'UN LONG EFFORT.
--Les vainqueurs bulgares sous la coupole de la grande mosquée d'Andrinople.
Dessin de notre envoyé spécial Georges Scott
La terre, sous nos pas, est jonchée d'étuis de cartouches et de balles rondes de shrapnells,--et, ce qui frappe davantage et surprend, d'une profusion de munitions inutilisées, balles turques mêlées, par endroits, aux balles bulgares. C'est une constatation que je ferai à mainte et mainte reprise au cours de cette impressionnante promenade: il est telle heure de l'action, tel instant décisif, où, la baïonnette intervenant, les balles sont inutiles aux arrivants, qui s'en délestent à la hâte, afin d'être plus agiles à la poursuite, où elles sont plus lourdes encore au fuyard. Voilà pourquoi l'on retrouve pêle-mêle, à poignées, les balles aiguës des fusils turcs, les balles plus grosses, à pointe ronde, des Bulgares.
Les batteries succèdent aux batteries. Ce sont, en majorité, des canons de campagne qui les arment. Pourtant, au sud, à Kavkas-Tabia, une belle série de six pièces de siège, montées sur plates-formes, demeure en place, certaines pièces endommagées trop facilement, derrière leur pauvre rempart de terre. Et des artilleurs bulgares, déjà, s'appliquent à nettoyer, à graisser, à remettre en état ce matériel, invariablement signé du nom fameux de Frédéric Krupp, tandis que, sur les glacis, d'autres soldats, méticuleusement, démontent et rebobinent, tranquillement, comme des filandières le lin sur leurs fuseaux, les ronces artificielles. Rien ne sera perdu de ce qu'on a péniblement conquis.
AVEC LA COMPLICITÉ DE PHOEBÉ
A contempler ce terrain on admire davantage l'audace, la vaillance des Bulgares, et, aussi, l'on s'étonne un peu que l'adversaire ne leur ait pas rendu la victoire plus rude encore.
Au bas des hauteurs que couronne cette ligne de défense, la plaine dévale doucement, nue, sans un arbre, sans un buisson, sans un abri, sur deux kilomètres, peut-être, pour se relever vers la ligne de Mal-Tepe et les faibles crêtes qui la continuent au nord et au sud. Je constaterai un peu plus tard que sur tout le front, jusqu'à Aïdjiolou, Aïvas-Baba et Tash-Tabia, la structure du terrain est la même, la crête nord dominant de plus haut qu'ici, voilà tout, la plaine pareille à celle-ci, aussi molle, aussi nue. Comment une infanterie put-elle, sans être anéantie jusqu'au dernier homme, traverser cet immense espace à découvert, que pouvait battre en tous sens l'artillerie turque? Quelle faiblesse y eut-il, là encore, dans la résistance?