(SUITE DES CORRESPONDANCES DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)

DEUX VISIONS RÉVÉLATRICES

Andrinople (Odrin), 8 avril.

Encore que, dans la semaine qui s'était écoulée déjà depuis l'assaut héroïque, on eût eu tout le temps d'effacer les traces les plus horribles de la lutte, d'enterrer les pauvres morts, ou presque tous, de remettre, enfin, dans l'effroyable chaos un peu d'ordre, on ne visitait les forts d'Andrinople qu'avec l'autorisation de l'état-major bulgare. Sans compter que j'y reçus l'accueil le plus aimable, je ne regrette pas cette démarche obligée, car elle me conduisit à l'ancien konak, siège, naguère, de l'autorité ottomane. Le général Ivanof a installé là ses services. Et de nulle autre place, dans Andrinople, on ne saurait avoir une vision plus nette, plus saisissante de ce que pouvait être ici le «gâchis turc», qu'en ce... palais où siégeait l'administration, et où, comme un fossile dans le sédiment, elle a laissé sa trace révélatrice.

Le konak est situé sur la Grande-Rue, cahoteuse, abominablement pavée, pareille, enfin, à toutes les rues turques, si ce n'est qu'on y remarque, de chaque côté, les marques d'un sérieux effort vers le progrès: de belles bordures de granit, bien alignées, délimitant l'emplacement de trottoirs qui seront, évidemment, plus doux aux pieds des touristes douillets que les cailloux de la chaussée. Ils sont, quant à présent, inachevés--simples fossés que la moindre ondée doit changer en quelles fondrières!--et l'on se prend à maudire la guerre qui entrava, arrêta net un si bel essor. Calmons-nous: ce n'est point elle la coupable, mais l'invincible incurie orientale. Le projet, l'intention, la velléité de doter de trottoirs la principale avenue d'Andrinople, remonte au moment où le sultan Mahomet V manifesta le désir de visiter l'ancienne capitale de son lointain ancêtre Monrad Ier. On se mit à la tâche avec la plus louable ardeur, mais, quelque hâte relative qu'on y déployât, on dut renoncer à être prêts à temps. Le Commandeur des Croyants arriva avant la fin des travaux. Les bordures seulement étaient posées. Le cortège impérial défila entre ces simulacres, que lui masquaient d'ailleurs la haie des troupes et la foule des curieux. Le lendemain, l'administration retombait dans son indolence. Elle se garda bien de poursuivre l'oeuvre ainsi commencée en un jour de zèle. Et cela est conforme au génie ottoman. Pourquoi, une fois passée l'occasion qu'on avait saisie avec tant d'enthousiasme, eût-on continué un travail utile seulement à la vague tourbe, indifférent à quiconque, à cheval, en carrosse, tient le haut du pavé? Comment eût-on songé à améliorer la voirie, quand le konak, le palais administratif lui-même, demeure, après dix ans, vingt ans--que sais-je--inachevé à l'heure qu'il est?

Il est, ce konak, énorme, massif, non pas beau, certes, ni même élégant, mais imposant, au fond de sa cour immense où manoeuvrerait un régiment. Le seuil franchi, un escalier de belle pierre bleue s'offre aux pas du visiteur. Seulement, il s'arrête au palier de l'entresol. Comme les trottoirs de la Grande-Rue, on n'a pas eu le temps de le finir pour la visite du padischah,--ni depuis. Et il se continue jusqu'au premier par des marches en sapin grossier, rabotées à peine, et l'on s'aperçoit que la rampe n'est faite que de quelques madriers de bois blanc à la hâte assemblés, pas même badigeonnés. Qu'importe, si tout cela, au passage du monarque, était tendu de prestigieux tapis d'Asie? et puisque, au-dessus de la porte immense, auguste, du cabinet du vali, s'épanouissaient, en carton-pâte véhémentement peinturluré et doré, les armes glorieuses du sultan, les étendards vert et rouge où resplendit le croissant immaculé, au milieu de trophées où se mêlent au Coran, aux balances de justice, aux canons modernes--aux canons de Krupp--les haches à deux tranchants des barbares ancêtres descendus de Mongolie?

Après ces visions révélatrices, je ne pouvais plus guère m'étonner des découvertes qu'allait me révéler, à chaque pas, la visite aux positions conquises par les Bulgares; de l'évidente insuffisance, que j'ai signalée déjà, des ouvrages de défense; du désarroi partout visible dans cette mise en état précipitée de positions pourtant excellentes; de tant de manifestations criantes de l'esprit turc,--je veux dire de l'esprit officiel, car les peuples, quoi qu'on en ait dit, n'ont pas toujours les gouvernements qu'ils méritent. Celui-ci a prouvé son courage, son abnégation, son endurance, de rares et touchantes qualités. Mais des coeurs résolus ne suffisent pas, quand il s'agit de défendre la chère patrie contre un agresseur tout aussi résolu, au surplus, mais solidement armé et préparé de longue date à la lutte. On n'improvise pas une telle résistance. Pauvre Andrinople! Pauvre Turquie! Ah! du moins, méditons gravement, nous autres, en ce moment, la leçon terrible de ces événements!

VISITE AUX PORTS TURCS DU SECTEUR EST

Les formalités administratives remplies, dès que j'ai en poche le bienheureux permis que dix fois, dans la journée, on me demandera d'exhiber, tant les consignes sont rigoureusement exécutées, nous partons, le long de la route de Kirk-Kilissé. Nous allons voir, dans la matinée, les forts les plus rapprochés de la ville, les plus au sud de la ligne défensive de l'est, ceux où il se passa relativement peu de choses, Yldiz ou Vidia, Toprolou ou Nadeuz Kiosk, Kavkas et Stamboul-Tabia.

Faibles forts, il faut le répéter. Un méchant fossé, à demi comblé, les séparait de leurs glacis en pente douce. Leurs murailles vétustés étaient de briques déjà disjointes. Ils n'étaient pas même «armables», si je puis dire, et ne servaient plus que de casernes ou de dépôts de munitions. Leurs défenseurs, avec leur artillerie, étaient installés en dehors, sur des lignes vraiment bien sommairement installées aussi.