Oh! l'enfer! Une rumeur faite de plaintes, de hoquets, de râles, vous vrille sans relâche les oreilles et vous hérisse la chair. Des hommes de corvée, des prisonniers aussi, passent, portant des civières, vont et viennent des coins perdus où ils découvrent quelque cadavre, aux tombes larges et profondes où s'entassent déjà des corps, les uns décharnés, leurs chairs blêmes tendues sur les os, comme momifiés, d'autres tout noirs, gonflés de virus: on en ramasse plus d'un cent par jour.
Partout on agonise, en plein air, sous ce beau soleil printanier, au pied des arbres qui revivent, sur la grève humide, au bord des eaux courantes qui vont charrier plus loin la contagion, partout, et dans les plus ignobles postures, pauvres bêtes indifférentes à tout respect humain, évacuant par tous les orifices la pestilence du mal. Pourtant, d'aucuns, parmi ces malheureux, ont la pudeur de ne pas vouloir mourir au grand jour, et, rampant, s'aidant des mains, des pieds, vont vers un trou d'ombre, au pied de la tour qui s'effrite, et se plongent d'avance dans les ténèbres, pour y expirer en paix: chaque matin, ce cloaque est rempli de cadavres convulsés.
Ah! si la mort est le roi des Épouvantements, que dire de cette mort-là!...
L'autorité a ménagé certaines places à ceux qui ne sont pas encore ou qui ne semblent pas contaminés, à ceux qui ont encore quelque défense. Et là, accroupis en rond autour de fumants brasiers, impuissants à les réchauffer, serrés les uns contre les autres, comme on voit faire aux moutons devant la tempête ou sous l'ondée, ils attendent l'attouchement de l'ange exterminateur, jetant autour d'eux des regards de bêtes traquées.
A quel mal succombent ces tristes débris? Au choléra, beaucoup. Les signes n'en sont pas douteux. On l'a d'abord avoué. Puis on a parlé d'épuisement, d'inanition: l'un d'ailleurs n'exclut pas l'autre, et ceci ne facilite que trop la tâche de cela.
Alors, on tendrait à charger Choukri pacha de ces diverses misères, de ces déchirantes agonies, de toutes ces morts. En détruisant le pont de l'Arda, il savait, il avait dû prévoir les conséquences de cet acte farouche,--et inutile. L'ordre donné par lui d'allumer la mine, c'était l'arrêt irréparable prononcé contre des milliers et des milliers de ses compagnons d'armes, de ses frères. On lui reproche aussi des chevaux inutilement tués, à la fin de la lutte, des magasins brûlés, qui contenaient de quoi nourrir pendant des mois encore cette population qui succombe.
Peut-être. Mais dans Andrinople prise, dans Andrinople libre, on ne saurait obtenir un bain, et il faut se résigner à la saleté, presque aussi dangereuse, en certains cas, que la famine; et l'on n'ose pas, quelque soif ardente qu'on endure, approcher ses lèvres desséchées du verre d'eau limpide qui vous tente. Car, avant que le général ottoman eût fait sauter le pont, les généraux bulgares avaient coupé les aqueducs.
Ce qui était pour ceux-ci un devoir serait-il donc un crime pour l'autre? Admirable matière à casuistique. La vérité est que la guerre est une effroyable chose, et dans ses suites souvent plus que dans sa période héroïque.
L'autre soir, tandis que nous méditions sur la place ravagée où fut Arnaut-keui, nous voyions rôder, quêtant parmi les fondrières et les décombres une incertaine proie, des chats perdus, sans feu ni lieu, souples et défiants génies de ces lieux mélancoliques, apeurés encore d'avoir senti se hérisser leurs poils sous le souffle de l'ouragan de flamme. Et nous songions: «Voilà des bêtes qui doivent concevoir de l'homme une étrange idée.» Puis par une association naturelle d'idées, nous nous remémorions le couplet célèbre de La Bruyère: «Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine...»
Gustave Babin.