On y a parqué, au lendemain de la reddition, bon nombre des prisonniers qu'on venait de faire, tous ceux qu'on jugea trop débiles pour les évacuer, les disperser en Bulgarie. On avait eu bien soin, d'avance, de s'enquérir de leur état sanitaire, puisqu'on les hospitalisait à l'endroit le plus dangereux pour la ville, à l'amont de toute agglomération. Et leurs chefs, l'un après l'autre interrogés, avaient hautement attesté qu'aucune trace d'épidémie n'avait été constatée parmi ces troupes. Hélas!...
Ces hommes allaient connaître des privations, des souffrances pires que celles auxquelles ils avaient été soumis pendant le siège. Alors, on les avait seulement rationnés. L'autorité militaire bulgare, dont la sollicitude, tout naturellement, devait aller à ses propres soldats, ne pouvait guère songer qu'à les empêcher de mourir tout à fait d'inanition.
L'arrivée dans la ville des Bulgares et des Serbes, si peu longtemps qu'y soient demeurés ces derniers, c'était 60.000 à 70.000 bouches de plus à nourrir, avec les survenants qui se précipitaient, dès qu'il fut possible, à la suite de ces vainqueurs. Or, en faisant sauter, à l'heure des résolutions désespérées, le pont du chemin de fer, sur l'Arda, Choukri pacha avait rendu impossible le ravitaillement de cette cité tout à coup surpeuplée au delà de toutes limites.
Ce fut dans la ville même, où chaque matin nous pouvions voir une multitude exténuée de femmes et d'enfants se traîner, suppliante, au konak, afin de mendier du pain, ce fut parmi les prisonniers une disette, une détresse pire qu'aux jours du siège.
Les miséreux qui se pressaient devant l'état-major étaient surtout, m'a-t-on dit, des mouhadjine, des paysans des villages d'alentour, ceux-là mêmes qui, aux temps calmes, approvisionnaient la ville, venaient, courbés sous le poids des fruits ou les mains chargées de fleurs, lui apporter les prémices de leurs jardins et de leurs champs, et qui, à mesure que se resserrait la ceinture des assiégeants, fuyant leurs maisons, fuyant l'ennemi, s'étaient réfugiés sous la protection de la place. Ils avaient été durement repoussés. Choukri pacha avait assez déjà de ses troupes à nourrir. Il leur refusa tout secours, il voulut les ignorer. Comment subsistèrent-ils,--quelques-uns au moins? C'est un profond mystère. Ceux qui restent ont part désormais aux distributions de vivres qu'on peut faire, et où ces pitoyables affamés retrouvent un reste de force pour se ruer vers les pains noirs entrevus, se bousculer, se battre,--puisque c'est la vie!
LA MALADIE ACHÈVE L'OEUVRE DE LA FAMINE
Ceux qui languissent dans l'île de la Toundja n'ont plus même cette énergie: des signes funèbres déjà les marquent.
Ils ont eu froid, ils ont eu faim, eux aussi: les troncs des arbres, dépouillés, pelés jusqu'à la hauteur où peut atteindre un homme monté sur l'épaule secourable d'un frère de misère, l'attestent: ils ont arraché ces écorces pour manger, en brûlant une partie pour faire cuire le reste. Que des humains puissent, pendant huit jours seulement, supporter une telle misère, et survivre, cela émerveille et stupéfie.
Tous ces êtres, épuisés déjà par les fatigues de la lutte, bientôt tombés au dernier degré de la misère physiologique, quelle proie désignée pour les fléaux qui suivent presque inévitablement la guerre, dysenterie, typhus, choléra!
L'îlot de la Toundja n'est qu'un cimetière où défaillent, au bord des fosses qui les recueilleront, les plus lents à finir. En vain, j'en ai peur, on a voulu procéder à un tri vague, isoler, d'après d'incertaines apparences, ceux qui semblaient résister le mieux. Sur ce sol pourri, souillé d'ignobles déjections, nulle vie n'est plus possible, nulle vie animale.