A partir de ce point, il faut renoncer à décrire la sinistre besogne, le labourage satanique du canon. La terre éventrée, hachée, mouchetée par la poudre d'étranges marbrures, est calcinée comme si le feu du ciel lui-même l'avait pénétrée. On voudrait s'arrêter longuement--et il faut courir--se recueillir, imaginer le cataclysme qui a laissé de son passage de telles traces. On évoque les catastrophes vengeresses de l'Écriture, laissant à jamais infertile le sol sur lequel s'était appesantie la colère divine, et ces emplacements de cités rasées que de haineux vainqueurs ensemençaient de sel. Ce promontoire qu'a foudroyé la guerre est sans doute, à l'heure où nous le visitons, avec les souvenirs tout frais qui le hantent, le lieu le plus tragique du monde. Il portait naguère, blotti entre ses trois forts, dans un pli de terrain, un calme village, Arnaut-keui, asile pacifique de laboureurs et de pâtres. Pauvre village! Qui dira, dans ce crépuscule défaillant, la désolation de ses ruines lamentables, chétifs amas de pierres pulvérisées marquant l'emplacement des foyers anéantis, pans informes érigeant sur un ciel d'or terni et de pourpre funèbre leurs silhouettes déchiquetées, où l'oeil hésite à reconnaître les vestiges d'une oeuvre humaine, d'anciens murs?...

Pourtant, des bergers, un troupeau, là aussi, dans ce décor d'indicible détresse, évoquent des rêves d'églogue. Où peuvent-ils donc bien, la nuit venue, trouver refuge?

l'île d'épouvante

J'ai croisé, un matin, en courant aux enquêtes, un bien pitoyable troupeau, --car comment donner un autre nom à cette foule hâve, chancelante, aux yeux vagues et vides de pensée? C'étaient des prisonniers turcs, une centaine ou deux de ceux, parmi les défenseurs d'Andrinople, qui n'avaient échappé à la rage dévastatrice des balles ou des obus que pour connaître la captivité, cruelle à telles âmes bien trempées plus que la mort.

Des soldats bulgares, fusil à la bretelle, les encadraient, les conduisaient, sans rudesse, réglant leur marche sur celle de ces épaves, avec une sorte de fraternelle commisération, car ils allaient, ils se traînaient plutôt avec une lenteur telle, un si visible effort, qu'on eût dit que chaque pas qu'ils faisaient allait être le dernier de leur vie. Mais, en l'absence même de ces gardiens armés, on les eût reconnus pour des vaincus, pour des captifs, à leurs tarbouchs de feutre kaki, de la couleur de leurs uniformes,--car l'Ottoman a fait à la tactique moderne ce sacrifice sans prix de renoncer, en temps de guerre, au fez rouge légendaire, qui était pour lui comme le signe même, le symbole de sa nationalité et de sa religion. Et, détail plus frappant encore que la couleur de ces coiffures, certaines arborent, à la place de l'écusson ou de la cocarde, sommairement dessinées ou enjolivées d'ornements, comme celles des portes chrétiennes de la ville, des croix: dans le désastre, ceux d'entre ces hommes qui ne sont pas musulmans ont songé à se mettre, en face des coreligionnaires vainqueurs, sous la protection du Christ. Qui donc nierait, après cela, le côté religieux de cette guerre?

Le pont du chemin de fer sur l'Arda, que Choukri pacha
fit sauter avant de rendre la ville.
--Phot. G. Woltz.

Au reste, que les attende un paradis ou l'autre, celui de notre Dieu ou celui du Prophète, ceux d'entre eux qui l'ont mérité ne sauraient tarder guère à recevoir la récompense de leurs vertus. Combien de ces moribonds essoufflés, aux minces lèvres violettes, aux nez déjà pinces par l'agonie, combien de ces ombres vacillantes qui se traînaient, hagardes, au grand soleil, allaient voir luire l'aube du lendemain? Ah! que ne les laissait-on finir en paix dans quelque coin, sans leur imposer encore ce douloureux calvaire sur les cailloux aigus, les routes poussiéreuses, sans les jeter en proie à d'indiscrètes pitiés!

L'après-midi seulement, je connus qu'on les voulait sauver d'une fin plus hideuse encore. Je sus de quel enfer ils s'évadaient en se traînant, et je sentis avec quelle joie farouche ils avaient dû surgir, dans un suprême effort, de la couche où ils gisaient désespérés, grabat, paille à demi pourrie ou terre nue.

Il est, au nord de la ville, au milieu de la Toundja qu'enjambe un vieux pont de terre grise, une île souriante au renouveau, dès qu'y bourgeonnent les saules glauques et les trembles d'argent. A travers les branchages reverdissants, les jeunes feuilles qui se défripent au soleil, on aperçoit, vision enchanteresse qui vous hante délicieusement à tous les points de l'horizon, autour d'Andrinople, Sultan Sélim et ses quatre minarets jaillissants. Sur l'île même, quelques monuments vétustés, une tour branlante, une mosquée déserte qui évoquent, dans ce site aimable en soi, le ressouvenir de ces jardins savamment apprêtés chers aux contemporains de Jean-Jacques, avec leurs fabriques, leurs temples, leurs ruines. Mais cette langue de terre, au milieu des eaux vives, est pour l'heure un domaine dantesque, un séjour d'horreur et d'épouvante.