LA PETITE ILLUSTRATION

(ROMAN-THÉATRE)

Le prochain numéro contiendra la cinquième et dernière partie des Anges gardiens, l'importante oeuvre nouvelle de M. Marcel Prévost, de L'Académie française.

Avant de commencer la publication d'un autre grand roman inédit: le Démon de midi, de M. Paul Bourget, de l'Académie française, nous consacrerons au théâtre plusieurs numéros consécutifs de La Petite Illustration. Paraîtront successivement: Les Éclaireuses, de M. Maurice Donnay, de l'Académie française; Hélène Ardouin, de M. Alfred Capus; Servir et La Chienne du Roi, de M. Henri Lavedan, de l'Académie française; L'Habit vert, de MM. R. de Flers et G.-A. de Caillavet.

Parmi les pièces que nous publierons ensuite, citons encore:

Le Secret, de M. Henry Bernstein. L'Exilée, de M. Henry Kistemaeckers.

COURRIER DE PARIS

DAVID

Ah! que le nom seul de ce peintre signe donc bien son époque et la signe comme il le faut! Il ne pouvait pas s'appeler autrement. Nom pompeux, solennel, nom de roi qui montre une couronne à dents pointues, des étoffes amplement drapées, des plis rigides et d'une sévère harmonie, tout un système de barbes bouclées et de chevelures en anneaux, et de beaux genoux osseux à fossettes académiques, et des pieds nus, serrés par des courroies sans défauts. En entendant prononcer ce nom nous voyons se dérouler sur-le-champ l'espèce de mythologie révolutionnaire et impériale qu'il résume en ses deux syllabes. Peu d'artistes, en effet, ont donné et légué de leur propre personne et aussi du temps que la Destinée leur a mis sous les yeux et dans les mains, une image plus rigoureuse et plus serrée que Louis David, dont les maîtresses oeuvres, flanquées de celles de ses élèves, j'allais dire de ses disciples, attirent depuis plusieurs jours au Petit Palais une foule de visiteurs fortement saisis. Avant cette exposition nous avions sans doute, de ce Sicambre du pinceau, de ce démocrate historique, infléchi plus tard par les honneurs, une idée qui pouvait nous suffire, mais à présent, quand nous sortons du palais des Beaux-Arts des Champs-Elysées, nous sommes renseignés, nous savons la manière dont l'homme et le peintre surent se transformer selon les lois, s'adapter tour à tour aux passages et aux caprices parfois sanglants d'un temps très sérieux et difficile, inouï, où chaque jour, à chaque heure, la vie présentait, imposait des sujets extraordinaires dans le terrible et le majestueux, offrant une succession de grandes toiles mises toutes en scène d'abord, puis exécutées par les hommes qui en étaient les modèles et les auteurs, et cela dans une inconscience fougueuse, désordonnée, dans un vertige souvent sincère.

David, issu et vite évadé d'un dix-huitième siècle élégant, libertin, que, naturellement, tout chez lui devait réprouver jusqu'à l'injustice, accueillit avec des yeux levés à la Rousseau, et des bras ouverts, cette Révolution qui, en éclatant comme un orage, paraissait tout de même descendre du ciel. Il allait, à partir de 1790, devenir le jouet--et le miroir--des événements parmi lesquels il s'imagina, dans son fanatisme naïf, tenir un emploi de direction active. Sans jeunesse et sans gaieté, de physique fruste et d'humeur bougonne, n'ayant nul souci de plaire, envahi de haines et de passions politiques, tourmenté de ces creuses vertus, filles de la révolte et de l'orgueil, qui peuvent mener tout droit au crime les plus honnêtes gens, il fut bientôt possédé de «la folie du personnage». Il crut jouer dans la mauvaise tragédie cornélienne un rôle important qui lui était distribué par l'Être suprême. Les héros romains, les Brutus, les Horaces au coeur de lion et aux chairs de cuivre lui marchaient par la tête à grandes enjambées, avec des jarrets tendus pour la patrie. Il voyait les tableaux-leçons à faire, à ériger, et les incorruptibles toges à remettre en faveur. Il allait protester, personnellement, le pinceau levé comme un glaive, affirmer devant tous sa foi civique. Le serment des trois jeunes hommes fameux, c'était aussi le sien, à lui David. Il jurait déjà obéissance à la Constitution, et haine aux tyrans, sans savoir très nettement lesquels. Il fut une façon de prêtre assermenté de l'Art. Il officia dans les grandes circonstances. Il célébra les messes laïques de la Raison, sur les autels païens dont il se plaisait à être aussi l'architecte officiellement inspiré. Le goût prononcé qu'il avait de la manifestation classique put alors se donner vigoureux et libre cours. Comme un lait qui s'impatiente aux seins d'une Romaine, toute son antiquité remonta à la tête de David en une méningite superbe. Et, dès ce moment, il laisse entrevoir l'homme double et incertain, inexplicable et si attachant qu'il était par ses contradictions sous les dehors d'une tenue rigide et sans faiblesse. En effet, ce sage, ce pur, cet austère, ce Socrate d'atelier, flétrissant les pompes et les fastes des anciens régimes, ami de la simplicité Spartiate, ennemi du décorum et de l'apparat monarchique; ce sénateur à tête nue et rasée, dédaigneux de l'ornement, n'acceptant pour le corps que la rude et piquante laine et le cuir sans douceur des sandales, ce même homme était ravagé par la passion du costume et du déguisement solennel. Il posait lui-même pour les regards de la Postérité, il prenait l'attitude avantageuse dans laquelle il se préoccupait d'être retenu par l'histoire. Il avait un fond de comédien et une nature de théâtre.