Cinq mois après que Le Pelletier de Saint-Fargeau fut abattu au café, sous le sabre de Paris, quand, à son tour, Marat, le grand Marat, périt, saigné par Charlotte, soyez sûr que David, malgré l'évidente bonne foi de son indignation et de sa douloureuse rage, dut sentir frissonner d'une âpre joie, le décorateur étonnant qui s'agitait en lui. Il ne pouvait s'empêcher de s'exalter à l'idée des mises en scène admirables, des fresques vivantes que lui réservait cette époque privilégiée, fertile en assassinats et en coups de tout genre. Aussitôt, il était sur le trépied, il travaillait. Il sentait le parti à tirer de la victime, il voyait le pathétique emploi du cadavre, la bonne façon de le présenter haut, de le brandir livide et couleur du bronze étrusque de la Mort, patiné déjà par la décomposition, avec un torse pitoyable et nu, brisé, penché de côté hors de cette autre baignoire qu'est le tombeau. En un clin d'oeil et de pensée il combinait tout, le foulard noué au front pustuleux de l'ami du peuple, la bouche essuyée et lavée qui ne bavera plus, les linges du fond de bain enveloppant le corps rachitique, le drapant de leurs plis humides, plaqués et conduits avec art, le bras pendant inerte comme pour une «étude» et la main aux doigts ouverts qui a fini pour toujours d'être un poing et de menacer. A cette besogne d'arrangement macabre David s'attache, se livre, se prodigue avec un sombre zèle et des trouvailles d'embaumeur égyptien. A chaque occasion il est là. On le trouve. Il est indiqué. Pour tout: pour les fêtes, les cortèges, les défilés, les spectacles, les allégories. Ordonnateur des grandes pompes funèbres et maître des cérémonies nationales, il fut pendant plusieurs années le Dreux-Brézé de la Convention. Il était tout glorieux de s'empanacher. Comprimé dans la large ceinture tricolore, engoncé dans l'habit à vastes revers, on l'avait vu porter le 20 prairial an II son gros bouquet de coquelicots, de bleuets et d'épis de blé mûr. Il précédait Robespierre en criant: Place, place! Il était le dispensateur des lauriers en zinc, des boucliers de carton, des tables de la loi, des palmes en papier peint, il tenait le magasin d'accessoires patriotiques et il avait retiré de tous les casques de l'antiquité les plumes pour les mettre en touffes sur les chapeaux... les chapeaux à la Henri IV. Il était tout prêt et mûr pour l'Empire qui germait dans la terre grasse et arrosée de sang... cette terre qui allait devenir le terreau du Directoire. Et l'on s'explique très aisément que l'ancien jacobin à costume ait fourni avec un si complet bonheur le peintre-fonctionnaire des pompes impériales, l'historiographe magnifique et glacé du Sacre, le Dangeau des collantes culottes et des bottes à glands, le Saint-Simon des mollets et des fronts à la Titus. Il était surtout fait pour représenter. Il représenta. Sans jamais émouvoir, ni faire penser, ni faire monter. C'est le Tapissier, le Décorateur d'un moment, de plusieurs moments considérables de la France. Un génie du garde-meuble de l'histoire. Mais l'exécutant reste un maître d'une sûreté de fer, digne de toutes les admirations et de tous les respects, une probité souveraine, savante, intraitable et rude, un Jupiter du dessin, et de la cuisse duquel devait sortir Ingres tout armé.

On ne doit pas marchander les éloges et les remerciements aux organisateurs vigoureux de cette exposition, nouvelle et nécessaire, pour laquelle, si l'on en voulait parler convenablement et dans le détail,--il faudrait plus de place et aussi de compétence que je n'en ai. Grâces donc soient rendues à la vaillante brigade, toujours en mouvement, du Petit Palais, au général, M. Lapauze, qui marque ses états de service par des victoires; à son aide de camp, Adrien Fauchier-Magnan, hier encore historien, évocateur délicieux de lady Hamilton. Ils avaient assumé les difficultés d'une belle entreprise. Ils l'ont réussie, on ne peut plus joliment. Et si vous saviez au prix de quelles peines! Mais peu importe. Ils recommenceront.
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)

M. Raymond Poincaré et son frère Lucien.
Le cortège funèbre de Madame Antoni Poincaré se rendant de la gare de Nubécourt à l'église.

LA MORT DE Mme POINCARÉ MÈRE

Le président de la République vient d'être éprouvé par un deuil cruel: sa mère tendrement chérie, Mme Antoni Poincaré, est morte la semaine dernière, vendredi, dans l'appartement qu'elle occupait, 10, rue de Babylone, à Paris.

Mme Antoni Poincaré

Mme Poincaré a eu, du moins, la plus clémente, la plus douce des fins. Elle s'est éteinte soudainement, sans souffrance. Depuis quelques jours, sa santé laissait à désirer; elle ne donnait pourtant aucune inquiétude grave. Ses enfants, ses deux fils, le Président et M. Lucien Poincaré, directeur de l'enseignement secondaire au ministère, ses deux belles-filles, Mmes Raymond et Lucien Poincaré, l'entouraient de la plus constante sollicitude. Vendredi matin, Mme Raymond Poincaré, qui était venue aux nouvelles, rencontra chez sa belle-mère M. et Mme Lucien Poincaré, amenés par le même souci. Aucun symptôme nouveau ne pouvait altérer leur quiétude. M. Lucien Poincaré, bien tranquille, venait à peine de prendre congé pour aller à ses occupations quand Mme Antoni Poincaré se tourna doucement, comme pour leur parler, vers ses deux brus. Mais tandis que celles-ci se penchaient vers elle, empressées, elle avait exhalé déjà le dernier soupir.

M. Raymond Poincaré et son frère idolâtraient leur mère. Il faut avoir causé, là-bas, dans la Meuse, avec quelques-uns des vieux camarades du président de la République, quelques-uns des compagnons de son enfance, pour savoir par quels soins constamment attentifs Mme Antoni Poincaré avait mérité cette affection sans bornes. Elle avait été leur éducatrice zélée. C'est elle qui, chaque matin, procédait, avant le départ pour le lycée, à la révision des devoirs et des leçons, sauf pour le grec et le latin réservés au contrôle paternel. Et M. Raymond Poincaré surtout doit à cette mère exquise plus d'une des qualités qui le caractérisent, l'ordre et la clarté de son esprit, la distinction de ses manières, son urbanité charmante. C'est, pour les deux frères, la plus cruelle des douleurs.