A mon avis, une expérience prolongée de discipline et d'instruction doit précéder, en Albanie, l'établissement de la pleine indépendance. Vouloir donner à ce peuple, dès à présent, toutes ses franchises ne peut que conduire, tôt ou tard, à l'occupation du pays par l'une ou l'autre des grandes puissances. L'Autriche et l'Italie le savent bien. Aussi devine-t-on sans peine pourquoi, toutes deux, convoitant comme elles font, la côte orientale de l'Adriatique, ont tenu si ferme à la conférence de Londres pour l'autonomie albanaise.
Enfants tziganes à Elbassan.
Par ailleurs, les questions politiques se fabriquent de toute pièce dans les capitales de l'Europe. Les Albanais eux-mêmes n'en connaissent que peu de chose et s'en préoccupent moins encore. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on les laisse tranquilles comme les Turcs les laissèrent tranquilles, au milieu de leur solitude, de leurs montagnes, de leurs querelles de clan à clan.
Il est toujours stupéfiant de constater combien l'état réel des populations albanaises est peu connu dans le reste de l'Europe, voire par les hommes les plus cultivés.
Exception faite de quelques hardis trafiquants et d'un petit nombre de voyageurs aventureux qui jouissaient d'une importance politique suffisante pour obtenir du gouvernement ottoman une forte escorte de cavalerie turque, s'est-il trouvé un seul explorateur qui ait visité cet anarchique pays de montagnards? A Elbassan, nous fûmes partout dévisagés avec la curiosité la plus vive. Des bandes d'enfants nous suivaient par les rues. Ils ne mendiaient pas, ils nous examinaient à cause de notre bizarrerie. Parfois nous faisions halte devant une boutique ouverte en plein vent. Le boutiquier indifférent se tenait accroupi près de son pauvre feu de braises, derrière les piles de tabac, les caisses d'oranges, les brochettes de figues et le pavoisement des clairs mouchoirs d'indiennes. Il n'était pas levé encore, que déjà les badauds resserraient leur cercle autour de nous et poussaient tout près des nôtres leur visage aux yeux si bleus, tout au plaisir de voir comment de pareils êtres allaient s'y prendre pour conclure un marché.
Il arriva au moins une demi-douzaine de fois que, comme nous passions avec notre escorte d'enfants, quelque grand diable s'en vint à nous et nous interrogea à brûle-pourpoint: «Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Que faites-vous ici? Où allez-vous?»
A en croire ce que l'on vous raconte chez les Serbes et chez ceux-là qui ont fait avec les Serbes un pacte d'amitié, la contrée autour d'Elbassan aurait été, avant leur arrivée, infestée de bandits. Du haut de leurs collines, ils fondaient sur le voyageur sans armes ou sur la caravane sans escorte qui cheminaient à travers la vallée. Le peuple avait pour eux une sorte de vénération. Les jours de marché, ils pouvaient impunément fanfaronner en pleine ville. Bien mieux, c'étaient les autorités qui tremblaient. Quant à eux, leur personne, couverte de crimes, avait quelque chose de l'éclat héroïque des preux du moyen âge. Ce qui leur manquait, c'était cet élément chevaleresque qui arrondissait aux angles la brutalité des aventuriers des anciens temps.
Maintenant, tout cela est passé. Le premier soin des Serbes, en occupant la contrée, fut d'établir l'identité de tous ce maraudeurs et de détacher des troupes pour les capturer. A Kavaya, près de Durazzo, on en exécuta plus de deux cents en quinze jours. Les patrouilles ont reçu ordre de fusiller tout Albanais suspect. C'est la loi martiale dans toute sa rigueur. Aussi, encore que la population paisible se réjouisse incontestablement d'être débarrassée des bandits, n'en est-elle pas moins convaincue qu'elle n'a fait simplement qu'échanger un mal contre un pire.
Paul Scott Mowrer.
--A suivre.--