L'auteur de l'attentat après son
arrestation. On distingue les
traces des coups qu'il a reçus
dans la bagarre, notamment celle
du coup de bâton que l'agent
Guijarro lui asséna sur le front:
ses vêtements étaient en lambeaux,
il a revêtu des effets d'emprunt.
Phot. Alfonso.
» Quant au roi, qui venait d'échapper à ce péril, par un vrai miracle, ou plutôt grâce à son extraordinaire sang-froid--car il est maintenant avéré qu'il fit dévier le second coup de feu en poussant résolument son cheval sur le criminel--il se tourna vers nous, non seulement calme, mais souriant, et s'empressa de nous rassurer d'un geste de la main en s'écriant: «Ce n'est rien». Puis, avec la même vaillante simplicité, il reprit la tête du cortège reformé tant bien que mal, sans accélérer l'allure; et le retour au palais royal, à peine retardé de quelques minutes par cette scène dramatique, fut un véritable triomphe au milieu des ovations enthousiastes de la foule au «roi valeureux».
L'intéressante photographie qu'un hasard exceptionnel a fait saisir à l'instant même de l'attentat par un amateur, M. Ochoa, vient corroborer et compléter ce récit, en montrant précisément la phase du drame que la mêlée avait dérobée au lieutenant-colonel Tillion: à peine l'agresseur avait-il tiré sur le roi deux coups de revolver, dont l'un atteignit légèrement au poitrail son magnifique cheval «Alarun», que l'agent de la Sûreté Guijarro, se précipitant sur le criminel, l'abattit d'un coup de bâton à la tête. Il fut lui-même assez grièvement blessé par le troisième coup de feu.
L'agresseur, aussitôt maîtrisé par le sergent de ville Canela, un commandant en retraite et plusieurs autres personnes, et menacé de lynchage par la foule, dut être provisoirement enfermé, sous la garde de la gendarmerie, chez un dentiste de la maison royale, M. Aguilar.
L'instruction, confiée à la justice civile, a établi que le coupable est un nommé Rafaël Sanchez Alegre, âgé de vingt-cinq ans, charpentier, natif de Barcelone.
Les papiers saisis sur lui et à son domicile à Madrid attestent ses idées anarchistes et notamment son dessein de venger Ferrer. Il n'a pas nié, d'ailleurs, avoir voulu assassiner le roi, tout en se réjouissant de n'y avoir pas réussi; mais il a déclaré n'avoir eu aucun complice, ni même aucun plan prémédité et avoir obéi à une simple impulsion. Les lettres trouvées chez lui, et adressées à sa femme et à sa famille à Barcelone, semblent indiquer qu'il se proposait de renoncer à ses opinions subversives et d'émigrer au Chili, moyennant, un envoi de fonds. C'est faute d'une réponse et en désespoir de cause qu'il aurait décidé de commettre son crime.
Cependant l'opinion publique persiste à voir dans l'attentat, plutôt que l'acte isolé d'un déséquilibré, un véritable complot, et on en allègue comme preuve le fait même que cet attentat était pour ainsi dire prévu.
Depuis plusieurs jours, en effet, le bruit courait, à Madrid, qu'un méfait anarchiste se préparait contre le souverain. Tout en démentant ces propos, les autorités avaient pris les plus grandes précautions: elles devaient rester inutiles.
Le président du Conseil, comte de Romanonès, a cependant tenu à couvrir la police de tous reproches et à déclarer en même temps que cette nouvelle tentative anarchiste, pas plus que l'assassinat de M. Canalejas, ne déterminerait le gouvernement à recourir à des mesures d'exception, incompatibles avec le libéralisme du roi lui-même.
Quant aux complices supposés de Sanchez Alegre, l'anarchiste Mauro Bajatierra, son ami avéré, et le professeur français Pierre Pac, arrêté sur le théâtre de l'attentat pour avoir, au dire de plusieurs témoins, échangé quelques paroles avec l'agresseur, ils ont été incarcérés et inculpés, quoique les bons antécédents du second parussent le mettre hors de cause.