Notre correspondant de Madrid nous écrit:
Madrid, 15 avril.
Pour la troisième fois depuis son avènement, le roi Alphonse XIII vient d'échapper à un attentat anarchiste.
C'était dimanche dernier, après la revue de la garnison de Madrid, passée, comme chaque année, par le souverain à l'occasion de la présentation du drapeau aux jeunes recrues. Cette grande solennité militaire qui équivaut, en Espagne, à notre 14 juillet, avait revêtu cette fois un éclat exceptionnel, puisqu'elle inaugurait l'application de la nouvelle loi du service obligatoire et aussi la prise de possession de la zone espagnole au Maroc; les tabors indigènes de Melilla et d'Alhucemas étaient venus tout exprès à Madrid pour assister à la parade.
La cérémonie terminée, le roi rentrait au palais à cheval lorsque se produisit l'attentat. Un de ses témoins les plus directs, le lieutenant-colonel de hussards Tillion, attaché militaire français récemment nommé à Madrid, qui figurait pour la première fois, à la revue, dans le cortège royal, a bien voulu m'en faire, en ces termes, le récit:
--Le roi, encadré, mais à distance, par ses aides de camp, le comte d'Aybar et le commandant Guiao, précédait de quelques mètres le groupe formé en première ligne par les généraux Luque, ministre de la Guerre, Aznar, Echague, Villar, Orozco et plusieurs autres; en seconde ligne par les attachés militaires mexicain, italien, allemand, russe, autrichien et français, le colonel Figuerou, les capitaines Marsengo, Kalle, Scuratof, le prince Schwartzenberg et moi-même; en arrière par l'escadron de l'escorte royale.
» En débouchant de la promenade de Recoletos dans la rue d'Alcala, la grande artère madrilène, l'agglomération de la foule, qui débordait des trottoirs sur la chaussée en acclamant le roi, nous obligea de ralentir et de prendre le pas. A ce moment, j'aperçus très distinctement, sur le côté gauche de la rue, un individu se détacher des rangs des curieux que les agents avaient refoulés, et se diriger rapidement vers le souverain: j'eus alors très nettement l'impression qu'un attentat allait se commettre. Arrivé à moins de deux mètres du roi, le criminel tira sur lui un coup de revolver.
» Le remous des cavaliers qui, tous, y compris nous-mêmes, se précipitaient en avant, me masqua le reste de la scène, mais j'entendis le bruit de deux autres coups de feu successifs, et il me sembla même en percevoir un quatrième, après un très court intervalle, quoique l'enquête paraisse avoir démontré qu'il n'y en eût que trois.
» Cependant nous étions arrivés en tourbillon auprès du roi; mon collègue, l'attaché russe, avait dégainé pour frapper au besoin l'agresseur. C'est alors que je vis celui-ci, qui, dans ce coup d'oeil fugace, me fit l'effet d'un homme relativement bien mis, maîtrisé et maintenu à terre par plusieurs sergents de ville.»