Depuis deux ans qu'il s'est attaché à traiter pour les Parisiennes, en des séries de causeries placées à pareille époque, des sujets de morale auxquels ne conviendrait point la majesté de la chaire, Mgr Bolo a vu s'accroître son auditoire féminin, empressé à subir les rigueurs persuasives de son éloquence. De: même que Mme de Sévigné aimait à entendre Bourdaloue, «qui frappe toujours comme un sourd, disant les vérités à bride abattue», nos contemporaines se plaisent à écouter la parole du conférencier qui les charme en les gourmandant. Après avoir, la première fois, parlé des «Jeunes filles d'aujourd'hui», puis des «Mariages de demain», Mgr Bolo avait pris comme sujets, cette année, «l'Empire des Salons» et «la Morale des Salons». Ce lui fut matière à retracer, en termes particulièrement heureux, toute l'histoire des salons littéraires, qui sont, dans le domaine de l'esprit, «une sorte de Champagne délimitée et de première zone où s'élabore notre fin et clair langage, ce langage fluide, doré, pétillant, dont la vivacité explose en des mots qui sautent comme des bouchons». Si l'ancienne conversation française--celle qui était en honneur à l'Hôtel de Rambouillet--fut abondamment louée par le prédicateur, nos réunions mondaines de maintenant provoquèrent ses sévérités. Mgr Bolo blâme les potins, les commérages, redoute l'influence des «théâtrières»--entendez les femmes de théâtre--accuse le bridge et la musique... C'est un sermonnaire ardent, impétueux. Mais il séduit, jusque dans ses plus vives remontrances. Il est le critique le, moins indulgent de notre temps,--qui ne lui ménage pas les éloges.
Un légionnaire lit les prières funèbres devant les
cercueils des morts de Nekhila.--Phot. Georges Ancelm.
NOTRE ACTION AU MAROC
Les dépêches fréquemment publiées par les quotidiens, en ces derniers temps, ont donné l'impression qu'il se produisait, au Maroc, une recrudescence d'activité guerrière. Et, en effet, les soldats qui ont charge d'assurer la tranquillité à ceux qui veulent poursuivre une besogne pacifique ont eu, avec les tribus turbulentes, la tâche rude. Nous nous sommes appliqués à résumer ici les diverses phases des opérations qui leur ont été confiées.
DANS LA RÉGION DE LA MOULOUYA
Le travail de jonction de l'Algérie au Maroc par Taza se poursuivait lentement et sans bruit depuis quelques mois, d'après la méthode favorite du général Lyautey, --la fameuse méthode de la «tache d'huile». Selon l'expression imagée de M. Ladreit de La Charrière, on sapait doucement la falaise de part et d'autre, à l'occident et à l'orient, jusqu'à ce qu'elle fût prête à tomber. Quelques craquements du côté de la Moulouya viennent de révéler cette prudente besogne. Tandis que, par l'ouest, le général Gouraud, aussi sagace négociateur, quand il convient, qu'il se montre, en d'autres circonstances, prestigieux entraîneur d'hommes, installait sans incident, sans avoir tiré un seul coup de fusil, un poste à Souk el Arba de Tissa, chez les Hya'ma, les choses, au contraire, se sont passées moins doucement dans la région de la Moulouya.
Au commencement de février, progressant de quelques kilomètres, une partie des troupes composant la garnison de Taourirt s'établissaient à Merada constituées en «groupe mobile» sous les ordres du général Girardot, avec la mission, précisée par le général Alix, commandant le Maroc oriental, de maintenir et de consolider les résultats acquis au cours des opérations de mai et juin 1912--dont nous avons rendu compte en leur temps--de s'avancer autant que possible sur la rive gauche de la Moulouya, afin de préparer une marche éventuelle sur la casbah M'Soun, étape importante de la pénétration vers Taza, qui ne s'accomplira que l'heure bien sonnée, enfin de protéger les travaux du chemin de fer à voie étroite qui gagne peu à peu vers Guercif (la première locomotive est arrivée au milieu du mois dernier à Taourirt).
Sitôt installé à Merada, le groupe mobile se mit à l'oeuvre, rayonnant incessamment dans la plaine de Tafrata, repassant par tous les points qui furent, l'an dernier, le théâtre de pénibles combats. Grâce à l'appoint en hommes que fournirent les garnisons de Debdou et de Guercif, des postes furent mis à l'oued Cefla, à Sidi Yousef, à Maharidja et Safsafat. Entre temps, on reconnaissait la plaine de Djel, parcourant les territoires des Haouara et des Beni bou Yahi, et on atteignait, comme M. Etienne le pouvait déclarer à la Chambre, les environs de la casbah M'Soun, sans avoir tiré un coup de feu.
Le 9 avril, confiant en cette tranquillité, le général Girardot, avec son groupe, partait pour aller établir un poste nouveau à Nekhila, sur l'oued Bou Redim, affluent de la Moulouya, au pied du massif du Guilliz, l'un des premiers contreforts de la chaîne du Rif. La route fut calme. Mais à peine arrivait-on au camp, vers une heure de l'après-midi, qu'une attaque se produisit. Une fusillade éclata sur les crêtes montagneuses du Zag, au nord. On était engagé, et il fallut se battre pendant cinq heures pour repousser l'ennemi, qui laissa dix morts sur le terrain. Nous avions seulement six blessés.