La «philologie»--comme on disait voici soixante ans--ou la «linguistique», comme on dit aujourd'hui, n'est pas une science à l'usage des gens du monde, et la publication d'une «grammaire» est rarement un événement sensationnel. Toute règle cependant souffre des exceptions, et la révélation de la grammaire «sogdienne», que vient de faire un jeune savant français, M. R. Gauthiot, dans une de ses thèses de doctorat soutenues en Sorbonne le 30 avril, est une de celles-là.
C'est que le sogdien n'est pas une langue ordinaire: sa découverte et son déchiffrement présentent, pour l'histoire de l'Asie tout entière et même, dans une certaine mesure, pour l'histoire générale de l'ancien continent, une importance comparable à celle qu'offrait, pour l'étude de l'antiquité, le déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens, effectué voici presque un siècle par Champollion.
Il y a dix ans, tout ce qu'on savait du sogdien, des Sogdiens, et de la Sogdiane, tenait en quelques lignes: Strabon et Hérodote donnaient leurs noms; un texte iranien assurait que les sauterelles étaient le fléau de la Sogdiane; un portrait de Sogdien, barbu et à pantalon long, figurait sur le tombeau du roi des rois perse Darius Hystaspes.
A ce moment, les orientalistes commençaient l'exploration archéologique du Turkestan chinois. Ce territoire, situé juste au centre de l'Asie, et qui n'est plus aujourd'hui qu'un énorme désert dans une frêle ceinture d'oasis, leur paraissait, par sa situation même entre la Chine et l'Inde, devoir fournir la clef des rapports qu'ont eus de tout temps les civilisations de ces deux pays, les plus grandes et les plus vieilles de l'Asie orientale. L'histoire du bouddhisme--la grande religion née dans l'Inde et qui, en s'épandant sur tout l'Extrême-Orient, y a joué un rôle aussi important que celui du christianisme en Occident--attendait de nouveau domaine des éclaircissements essentiels, qu'il lui a, en effet, fournis généreusement.
Sur la marge et parfois jusqu'au centre du désert, le Turkestan chinois a livré les traces d'une civilisation restée sans lendemain, mais qui avait été florissante. Les sables, d'une presque absolue sécheresse, avaient gardé intactes depuis des siècles des villes bâties en bois, abandonnées un jour à la hâte, où l'on a retrouvé des oeuvres d'art, des objets familiers, des manuscrits. Et tout le monde se rappelle qu'à la fin de 1909, M. Pelliot, aujourd'hui professeur au Collège de France, ramenait en Europe la plus vaste collection de textes orientaux, toute une bibliothèque, murée et oubliée depuis des siècles dans une des grottes du vieux monastère des «Mille Bouddhas», creusé dans une montagne des environs de Tun-houang, dernière ville chinoise vers le Turkestan: une partie de ces documents allait permettre de résoudre la question du sogdien, qui venait justement de se poser.
Quelques lignes d'un manuscrit sogdien,
rapporté de Tun-houang par M. Pelliot.
Ce manuscrit contient, en une quarantaine de pages formant plus de quinze cents lignes, une rédaction sogdienne d'un récit légendaire bouddhique déjà connu, dans son fond, par des rédactions hindoues, tibétaines et chinoises, mais fort différent de celles-ci par les détails: l'histoire du prince Sudâshan. Le prince, fils d'un roi lui-même célèbre par ses vertus, a l'ambition de devenir un Bouddha, et s'entraîne sans cesse à de plus grands efforts de charité. Le fragment photographié le montre au moment où des brahmanes, «venus d'un pays qui est à mille lieues», s'efforcent de le tenter en lui demandant en cadeau une des raretés de ce monde: «le roi des éléphants blancs, Râjyavardhana, aux six choses inestimables». Sudâshan ne se décide pas d'abord et leur propose d'autres richesses: «Ce dont vous avez envie, leur dit-il, demandez-le, et je vous le donnerai, à la fois à manger et à boire, à la fois des vêtements, à la fois des trésors, à la fois des richesses, à la fois des esclaves femmes et hommes, à la fois des chameaux, à la fois du petit bétail et des animaux: ce qui vous fait envie, quoi que ce soit, prenez-le en abondance!» (La partie en italique correspond au fragment reproduit ci-dessus.)]
Deux missions allemandes--Grünwedel et Hugh en 1902, Yvon Lecoq en 1904-1905--avaient en effet fourni quelques fragments d'une langue inconnue, mais notée en diverses écritures connues, tantôt en «manichéen», tantôt en «syriaque», langue dont, grâce à cette circonstance, M. F. W. K. Millier, de Berlin, avait pu reconnaître la parenté avec des dialectes anciens de l'Iran et que son collaborateur M. Andréas avait identifiée avec le sogdien. Peu de temps après, on découvrait qu'une écriture «sogdienne», auparavant inconnue, avait servi à noter ce sogdien, et M. Pelliot d'un côté, le voyageur anglais Stein de l'autre, en apportaient des spécimens. Il ne manquait plus qu'un moyen de comprendre la langue ainsi retrouvée: M. Pelliot le fournit, en signalant, parmi le matériel réuni, quelques «bilingues», c'est-à-dire des traductions en sogdien d'ouvrages que l'on possédait déjà en rédaction chinoise. Avec ces documents, le déchiffrement de l'écriture et l'étude de la langue étaient possibles: M. Gauthiot, qui s'en chargea, vint brillamment à bout de tous deux.
L'écriture sogdienne--dont on voit ici l'alphabet et un spécimen--se lit de droite à gauche, c'est-à-dire en sens inverse de la nôtre, comme l'arabe ou l'hébreu. Comme ces dernières également, elle ne note pas les voyelles, mais seulement les consonnes. En fait, c'est une écriture «sémitique»; cependant la langue qu'elle note appartient à une tout autre famille de civilisation; elle fait partie du grand ensemble des «langues indo-européennes», et se rattache au groupe iranien.