MM. Serge Basset et Antoine Yvan ont tenté de rajeunir le vieux drame populaire. Ils ont voulu, tout en conservant les formules «classiques» du genre: accumulation des événements sensationnels, épisodes comiques et pathétiques, coups de théâtre, etc., se tenir également éloignés de l'emphase déclamatoire et du naturalisme excessif. Ils y ont réussi. Mon ami l'assassin pose un cas de conscience intéressant, une situation poignante: un honnête homme, partagé entre le devoir social et la reconnaissance, livrera-t-il celui qui le sauva du déshonneur et de la mort lorsqu'il découvre qu'il est un abominable criminel? Ce drame est vivant et pittoresque. L'Ambigu l'a monté avec le plus grand soin; l'interprétation en est excellente.

UNE REINE DE LA CHANSON

On vient d'enterrer, au Père-Lachaise, la grande artiste, qui, de 1865 à 1880, personnifia la Chanson. Elle est morte, septuagénaire, dans la Sarthe, près de Mamers, en son castel des «Lauriers», confortable retraite où nous l'avons connue heureuse, souriante et faisant le bien. Thérésa ne venait plus à Paris que rarement. «Je le trouve trop neuf et je m'y sens trop vieille!» disait-elle.

Ce n'est pas que la créatrice de la Femme à barbe eût perdu, comme Alfred de Musset, «et ses amis et sa gaieté». Elle a conservé jusqu'à la fin sa verve familière, son esprit endiablé, sa mémoire prodigieuse. Au hasard des souvenirs, la diva se plaisait à évoquer le passé, les personnalités qu'elle avait rencontrées, au concert, au théâtre et dans le monde, depuis la princesse de Metternich, le marquis de Gallifet, Offenbach, George Sand, Gustave Flaubert, jusqu'à Sarcey, Rodolphe Salis, Alphonse Allais, le Chat Noir et Paulus.

Thérésa, à l'Alcazar, en 1865.

Son père jouait du violon dans les bals. La mort le prit trop vite. La mère abandonna la fillette, quitte à la revendiquer bruyamment plus tard et à signer des réclames de cartomancienne, faubourg Montmartre: «femme Valladon, mère de Thérésa», alors que celle-ci attirait tout Paris à l'Alcazar. Ce que cette marâtre n'avait pas su deviner, le succès de sa fille, Desbarolles l'avait prédit. Nous tenons la chose de Thérésa elle-même. Cette anecdote--et bien d'autres encore--figurera dans les «Souvenirs», recueillis auprès d'elle par notre confrère J.-L. Croze, d'elle approuvés, et qu'on lira bientôt. En attendant, voici l'histoire racontée par l'héroïne:

«Je me trouvais un jour chez Arsène Goubert, directeur de l'Alcazar, qui me donnait généreusement 5 francs par soir pour chanter la romance sentimentale. J'étais aussi pauvre que maigre, en deux mots, à plat! Un monsieur se trouvait là qui me prit la main, sans crainte de se faire mal.

«--Mademoiselle, me dit-il après m'avoir examinée sur toutes les lignes, vous réussirez, vous gagnerez de l'argent, vous mourrez riche après avoir eu une grande réputation.

«Je pensais, en remerciant ce prophète de bonheur: Il est fou! Le monsieur sortit, je demandai son nom à Goubert: «Comment! s'exclama-t-il, tu le connais pas? C'est Desbarolles!» Pas d'évangile! ajoutai-je en risquant un calembour. «Bien sûr!» riposta mon directeur qui devait, trois mois plus tard, m'octroyer un cachet quotidien de 300 francs, la vedette, et mes premières économies!»