Rappelez-vous. Presque toujours c'était dans un coin du jardin, dans un coin retiré que nous voulions sauvage. Il fallait que l'endroit fût un peu perdu et à couvert, difficile d'accès et très ombragé, que l'on ne vît pour ainsi dire pas de ciel et qu'il y régnât constamment cette fraîcheur verte et profonde qui picote et vous monte au nez dans les bois. Et des herbes assez hautes (jusqu'au mollet) étaient indispensables, ainsi que d'épais fourrés, pour nous donner la pleine illusion de la forêt vierge... Il n'était pas mauvais non plus que, pour découvrir ce lieu de retraite, l'on fût contraint à plus d'un détour, que l'on fît semblant de s'égarer, de consulter des boussoles, d'appeler, en mettant ses mains en cornet devant sa bouche, que l'on écartât des branches qui résistaient et que l'on prît des petits sentiers biscornus comme ceux de la guerre dans les romans de Fenimore.

Si par bonheur nous avions de l'eau et un rocher, c'était le rêve.

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Il y avait deux sortes de construction: la maisonnette et la cabane. La première comportait plus d'élégance et de solidité, la seconde réclamait moins de soins, mais distribuait peut-être une joie plus profonde et plus mystérieuse.

Pour la maisonnette, on avait recours à des paravents tendus de papiers à fleurs, à des devants de cheminée 1830 qui, vus par en dessous, faisaient les plafonds les plus gais. Des châles de cachemire et des fichus attachés par des épingles fournissaient les rideaux. Il y avait de vrais meubles, comme dans le salon de papa, et on s'asseyait, les genoux au menton, sur les tabourets de pied dont le crin piquait la peau. Installation complète et luxueuse. Dans la maisonnette, l'on jouait, garçonnets et petites filles, au monde, au monsieur qui fume, à la dame, à la soirée, à la visite, au concert, à la dînette, au mariage, aux domestiques renvoyés. En étendant la main par la fenêtre, on disait à une blonde de six ans, même sous un radieux soleil: «Je crois, comtesse, qu'il va pleuvoir.» Et quand l'eau dégringolait à seaux, en tambourinant les murs de papier, on sortait se rouler dans les flaques en criant: «La ravissante journée!»

Mais la cabane était une source de sensations plus fortes, plus durables, plus poétiques aussi.

On l'obtenait avec des vieilles caisses d'emballage, barbelées de clous tordus, des planches qui portaient les mots endroit, envers et fragile; on y joignait du papier goudronné, de la paille, des piquets de barrière. Il était naturel qu'elle fût branlante et mal jointe, afin de laisser passer le canon des fusils, et elle eût été ratée si elle n'avait pas cédé et craqué quand on s'y appuyait. Elle était hospitalière au vent, aux intempéries. On pouvait, de l'intérieur, à n'importe quel endroit, regarder à son aise au travers pour observer ce qui se passait dehors, voir s'il venait un voleur ou des loups. On y avait très peur avec un grand courage. On s'y enfermait sans clef, on s'y barricadait contre des dangers imaginaires et certains, on y guettait tout ce qui pouvait venir. On y savourait la vigoureuse impression d'être en un pays inconnu, loin de tout, un pays inhabité, au point de se demander quand on mangerait,... et quoi?

La cabane faisait penser à la chasse et au naufrage.

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Et quelquefois aussi, je me souviens que l'on avait recours à la hutte, réalisée tout simplement par trois branches en fourche, réunies à leur extrémité et drapées--ainsi que d'un manteau troué--de la toile poussiéreuse qui servait dans la remise à recouvrir «la calèche de chez Binder». Au faisceau rustique était suspendue sans retard une marmite pleine d'eau du torrent sous laquelle, à plat ventre, on essayait, avec des joues toutes rondes, d'allumer un feu qui ne voulait pas prendre et dont la fumée vous persécutait. Dans la hutte on n'avait le droit d'entrer qu'en rampant, et l'on y couchait sur des feuilles, la joue contre une pierre. C'est ainsi qu'était goûtée la vie purement sauvage, la vie indienne, la vie laponne, la vie dans laquelle on ne travaille pas, on n'a pas de dictées, ni de devoirs de vacances, dans laquelle on ne fait rien... rien... la vraie vie enfin.