Note 1: Jean-Christophe, la Nouvelle Journée, par Romain Rolland, Ollendorff, éditeur, 3 fr. 50.

Note 2: Laure, par Émile Clermont, Bernard Grasset, éditeur, 3 fr. 50.

Note 3: L'Appel des armes, par Ernest Psichari, Oudin, éditeur, 3 fr. 50.

Sans doute, l'Académie, en donnant le plus haut gage de son estime à M. Romain Rolland, n'a pas entendu épouser les doctrines sur la vie, aventureuses et un peu confuses, de Jean-Christophe Kraft, musicien génial, les conceptions imprécises de son humanitarisme, son mépris de l'oeuvre du passé et son peu de goût pour notre art national. Les idées, en elles-mêmes, n'ont pas été jugées, et c'est très bien ainsi. On n'a voulu retenir que l'abondance prodigieuse de la pensée, éclose à chaque ligne, la pureté, si française, de la langue, l'exacte et délicate beauté des paysages du Rhin, la fraîcheur émouvante des scènes de l'amour adolescent, le sens noble et profond des pages sur l'amitié. Lorsque parut le premier Jean-Christophe--que le jury de la Vie Heureuse eut, tout d'abord, l'heureux instinct de distinguer--ce fut une joie, une émotion vive et ravie dans ces lettres, car, dès ce moment, l'on salua et l'on mit hors de pair le grand écrivain qui venait de naître, et qui, aujourd'hui, dans sa laborieuse retraite de Vevey, où est venu le surprendre la consécration académique, travaille paisiblement à de nouvelles fortes oeuvres.

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M. Romain Rolland nous dit, dans la préface du dernier volume de Jean-Christophe: «J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître. Je n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa pesante tristesse, de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine: toute une somme du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle à refaire. Voilà ce que nous fûmes.» Et il ajoute: «Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour! Faites-vous de nos corps un marchepied et allez de l'avant. Soyez plus grands et plus heureux que nous.»

Jeunes hommes d'aujourd'hui, s'écrie, en riposte, M. Ernest Psichari dans l'Appel des armes, pour redevenir grands et forts, ne continuez point de suivre la route de la critique, des vides sophismes et des inutiles tournois de l'esprit. Nous avons trop d'esprit. Mais nous n'avons plus d'âme. Notre cerveau éclate sous la poussée des imaginations folles et malsaines, et dans l'effort des mesquines discussions. Nous nous mourons de littérature. Arrêtons-nous sur le chemin de Byzance. Plus de paroles, de l'action. Retrempons notre race dans le soleil et dans le feu des terres neuves, mystiques et guerrières!

Entre ces deux livres en conflit, le roman de M. Émile Clermont, Laure, a recueilli, pour de tous autres mérites, d'importants suffrages. La pensée est moins riche ou moins ardente que dans les oeuvres précédentes. Elle n'est pas moins élevée. Elle est plus subtile. C'est l'étude d'une âme inaccessible aux réalités modestes du bonheur humain. Qu'elle erre dans l'épanouissement sublime d'un parc au matin du printemps, ou qu'elle se replie dans le silence clos et froid d'une cellule, cette âme de Laure est une âme de cloître, orientée toujours vers l'infini. Elle est trop loin, trop haut pour descendre parmi les médiocrités de la vie. Elle passe, à distance, comme une lumière. Elle éclaire autour d'elle. Mais elle ne se mêle pas aux autres faibles et troubles lueurs humaines. On trouve, dans cette oeuvre, certainement influencée par l'art de M. René Boylesve, des nuances infinies de pensée, qui, parfois, à vrai dire, trahissent trop la recherche et nuisent au relief. Aussi le personnage étudié demeure-t-il, malgré tout, imprécis. Il y a des visions brèves, délicieuses, deux ou trois scènes muettes d'une grande émotion, et beaucoup de très jolies petites images qui n'arrivent pas cependant à nous donner un seul portrait expressif. M. Émile Clermont a révélé dans son récit de rares qualités d'écrivain. Et ces qualités, cependant, ne nous ont point valu un livre parfait ni même peut-être un très bon livre. L'attention se lasse. Elle résiste mal aux longueurs, car 200 pages pourraient, sans lui nuire, être retranchées de ce volume qui en compte 417. Enfin, il y a trop souvent une absence de simplicité qui irrite. Voici, par exemple, Laure qui prophétise avec un enfant sur les bras:

--Plus tard, murmure-t-elle, que deviendras-tu, toi que j'aurai vu à l'aube de tes jours, comblé des plus beaux présages? A ton enfance quelle grâce aura manqué?... Pourtant faudra-t-il qu'au long des années, dans ton coeur si pur, les instincts vulgaires de la race s'éveillent l'un après l'autre? Hélas! le faudra-t-il?... Que deviendras-tu? Quoi donc! homme, simplement homme, traînant indéfiniment les mêmes désirs et les mêmes passions banales dans le cercle que nous savons! Cela seulement! éternellement cela! A cette perspective, tout regard s'attriste et toute pensée se décourage.

Cela, c'est de la «littérature» et non point de la meilleure. Nous aimons mieux l'art, très fin, très souple, qui chatoie, en cent autres endroits, dans l'expression de la sensibilité humaine. Laure, c'est un joyau trop minutieusement ouvré. Il y a trop de facettes. On ne retrouve plus le foyer.
Albéric Cahuet.