Le général Hessaptchief et les autres officiers du
détachement bulgare de Salonique.
--Phot. de Jessen.

LA GUERRE CONTRE LES BULGARES

L'ÉTAT D'ESPRIT A ATHÈNES, A L'OUVERTURE DES HOSTILITÉS LETTRES DE NOTRE CORRESPONDANT PARTICULIER

Athènes, 30 juin.

Ce matin, à 11 h. 1/2, M. Venizelos sort en coup de vent du ministère de la Guerre et monte dans sa voiture qui part au galop vers le palais royal. Le président n'a point aujourd'hui l'expression de calme et le sourire qui le caractérisent. Il semble au contraire extrêmement fatigué. Je monte à son bureau pour avoir des nouvelles. Les Bulgares ont attaqué brusquement ce matin, vers 6 heures, toute la ligne grecque de Guevgheli à Elevtheraï. Ils ont occupé plusieurs points. Les troupes grecques ont reculé partout de quelques kilomètres devant cette attaque inattendue. On ne sait pas encore si les Bulgares ont agi de même contre la ligne serbe.

Tout le monde est plus ou moins affolé. Les troupes ont reculé!... Deux compagnies sont cernées à Elevtheraï!... Peu à peu seulement on se rend compte qu'il est bon, au contraire, que la ligne grecque ait été repoussée. Car cela prouve irréfutablement que l'attaque vient du côté bulgare et non du côté grec. Ceux qui se retirent ainsi, non sur un point isolé, mais sur une ligne de plus de 100 kilomètres, ne peuvent être, en effet, des assaillants. D'autant plus qu'ils n'ont reculé qu'un instant et ont ensuite arrêté les Bulgares. S'ils avaient été des assaillants battus, la rupture de leur élan eût provoqué un recul beaucoup plus considérable, une retraite caractérisée, avec poursuite de la part de leurs adversaires. Il est bon pour les Grecs d'avoir des arguments à opposer aux nouvelles tendancieuses que les Bulgares ne vont pas manquer de lancer vers toutes les capitales du monde...

A midi, le président revient du palais. On apprend que le roi partira ce soir à 5 heures pour Salonique où il prendra le commandement de son armée...

M. Venizelos m'a vu, causant avec ses aides de camp. Il me fait dire qu'il veut me parler:

--A l'heure actuelle, me dit-il, je ne veux pas encore prononcer le grand mot de «guerre»... Peut-être nous trouvons-nous de nouveau en face d'événements semblables à ceux de Nigrita ou du Panghaïon... qui sait? En tout cas, si cette guerre, que je n'ai pas voulue, que j'ai tout fait pour éviter, éclate quand même, alors j'espère bien que vous allez reprendre vos fonctions de «correspondant de guerre» et recommencer à envoyer à L'Illustration des correspondances dignes de celles que vous lui avez adressées de Macédoine et d'Epire... D'ailleurs, en raison des services que L'Illustration nous a alors rendus, grâce à vous, nous vous donnerons, cette fois, toutes facilités pour que vous puissiez suivre et voir de près les événements... Et en disant vous, il est bien entendu que je veux dire vous et Mme Leune, car je sais qu'à vous deux vous êtes une unité indivisible! ajoute en souriant le président. Je vous prie de revenir me voir demain. Je pourrai vous dire alors si vous devez partir ou non pour Salonique rejoindre notre armée...»

Au ministère des Affaires étrangères, le ministre, M. Coromilas, tint à me dire aussi l'importance qu'il attachait à me voir suivre de nouveau pour L'Illustration la campagne qui se préparait. Et il donna immédiatement des ordres pour qu'en cas de départ nous fussions, ma femme et moi, traités de façon toute particulière.