LE PRIX D'UN MARIAGE ROMPU
L'année dernière, le comte Compton, ancien lieutenant aux Royal Horse Guards, élégant cavalier, au masque bronzé, aux cheveux sombres, et, de plus, héritier présomptif d'un des grands noms du peerage, était présenté à miss Moss qui, sous le nom de Daisy Markham, menue petite personne, douée d'une gentille figure pâlotte, qui brillait, modeste étoile, au firmament des petits théâtres de Londres et même de la province. Elle le captiva. Ils s'aimèrent,--en tout bien tout honneur. Et le jeune gentleman brûlait si bien «pour le bon motif» qu'il promit le mariage à la petite actrice. C'était pour elle un beau rêve.
Miss Daisy Markham.
-- Phot. Foulsham et Banfield.
Mais le marquis de Northampton, père du fiancé, fut vite informé d'un engagement qui n'était guère pour lui sourire. Il sermonna. Il fit appel à la raison de son fils contre son coeur. Il eut l'heureuse chance de le persuader. Le comte Compton écrivit la lettre de rupture qu'on lui demanda.
Il l'écrivit sans enthousiasme. Elle est tout imprégnée de tendresse contenue, cette suprême épître à «la très chère Daisy». Il y proteste qu'elle demeure la femme qu'il aime et respecte le plus au monde. S'il l'abandonne, c'est pour son bien, en somme, et après avoir bien réfléchi à la vie qu'il lui préparait, aux affronts auxquels elle serait exposée' dans son monde: «Vous ne savez pas, Daisy, comment ces nommées ladies vous traiteraient, et, réellement, je ne puis me faire à la pensée de vous voir souffrir de telles choses qui, avec votre douce et sensible nature, vous tortureraient.» C'est la lutte cornélienne, enfin, où le devoir l'emporte sur le sentiment. Et il signe, après toutes sortes de bénédictions: «Votre coeur brisé».
La petite miss Moss n'en prit pas aussi aisément son parti, et, bien conseillée, sans doute, connaissant d'autre part les lois et coutumes de la vieille Angleterre, elle entama contre l'infidèle une action en rupture de promesse.
Sur ces entrefaites, le comte Compton devenait, par la mort de son père, le 16 juin dernier, marquis de Northampton, possesseur de deux des plus beaux châteaux du Royaume-Uni, maître d'un revenu annuel de 3.750.000 francs. Comme l'observait, l'autre semaine, devant le juge du banc du Roi, en présence d'une assistance de choix où des camarades de Daisy Markham coudoyaient d'authentiques pairesses, l'avocat de la «promise» abandonnée, c'était une situation magnifique et le titre de marquise que perdit sa cliente du fait de ce congé.
Lord Northampton, sixième du titre, ne contestait pas le dommage. Il l'évaluait même très haut, puisqu'il offrait à son ex-fiancée 50.000 livres de dommages-intérêts,--1.250.000 francs.
Le juge a estimé l'indemnité suffisante, et, à la fin d'une audience d'une demi-heure, plaidoiries comprises, il allouait à miss Moss, alias Daisy Markham, ce million et un quart, «la plus forte somme, dit le Daily Mail, qu'une cour anglaise ait jamais allouée dans une action en rupture de promesse».