La bataille décisive de la Bregalnitza (Armées serbes: hachures horizontales--Bulgares: hachures verticales).

Le prince ayant manifesté le désir de me voir, je lui fus présenté par le colonel Fournier. Après un début d'entretien où je lui exprimais mon admiration pour les troupes magnifiques qu'il avait sous son commandement, le prince me posa quelques questions sur l'armée bulgare telle que j'avais pu l'apprécier lors de la campagne dernière contre les Turcs. Et comme j'exprimais l'idée qu'à ce moment les soldats bulgares, le haut commandement que l'on pouvait déjà à ce moment considérer comme synthétisé dans la personne du général Radko Dimitrief, étaient évidemment deux éléments d'une force incomparable, le prince me dit:

--Je partage absolument votre avis sur la très haute valeur morale de l'armée bulgare, pendant la campagne de Turquie. Mais je ne crois pas me tromper, en affirmant que les Bulgares d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'il y a un an. L'enthousiasme surchauffé qui les a lancés en ouragan contre les Turcs, l'antique oppresseur, n'existe plus contre nous leurs alliés et leurs frères d'hier, qu'ils veulent spolier injustement. Il arrive maintes fois que leurs prisonniers avouent ne prendre part qu'à contre-coeur à cette guerre ingrate que les Bulgares ont eux-mêmes déchaînée. Leur flamme de belle énergie, leur foi en la sainteté de l'ancienne cause est tombée.

--Cependant, monseigneur, ne pensez-vous pas qu'au moment où les Bulgares se sentiront acculés par vos troupes marchant sur Sofia, ils ne tentent un effort suprême, que leur vieille énergie native ne se réveille et que, somme toute, l'adversaire déjà opiniâtre dont vous avez triomphé sur la Bregalnitza ne devienne plus tenace encore, quand il défendra le sort de la Vieille-Bulgarie?

--Vous avez tout à fait raison, monsieur, répondit le prince, mais, nonobstant la valeur d'adversaires que j'estime très redoutables, souvenez-vous que ces gens-là font une guerre inique, que dans le fond leur moral est vicié par la fourberie même de leur injuste agression vis-à-vis de nous, que de leur puissante et sauvage énergie, de leur endurance au mal, il ne leur reste plus que des vestiges et que, dans la balance morale où Bulgares et Serbes se mesurent actuellement, les uns croient à la victoire et les autres en désespèrent.

CE QUE FUT LA BATAILLE DE LA BREGALNITZA

Gradista, 11 juillet.

A 4 heures du matin, nous abandonnons nos tentes, et, conduits par mon ami le capitaine Mirko Marinkovitch, nous partons dans d'invraisemblables sapins venus d'Uskub à notre intention et qui doivent nous véhiculer à proximité du terrain des différents combats livrés du 30 juin au 6 juillet sur la Bregalnitza. Nous nous dirigeons tout d'abord vers le Drenek, point capital de la gauche serbe en avant du Tserni-Vrh, un rocher escarpé précédé d'une succession de contreforts.

Du haut du Drenek, Marinkovitch nous explique non seulement le processus de l'attaque, mais aussi l'ensemble des opérations qui ont suivi cette action, à droite, vers deux mamelons au relief nettement indiqué, qui portent les côtes 550 et 650, plus à droite encore vers Istip qu'on devine, plutôt qu'on ne le voit, dans un vague lointain fait de brume et de lumière, en face de nous enfin, sur les pentes étagées de Raïtchani qui séparent la Zletovska de la Bregalnitza nous cachant la ville de Kotchana profondément enfouie au revers des crêtes, dans un thalweg descendant vers le sud.

A notre gauche, un amas énorme de rochers découpés, dentelés bizarrement, déchire les nuées qui l'entourent, semblant menacer le ciel, très haut au-dessus de nous: c'est le Rectki-Bouki, le pivot de gauche des Serbes dont la masse imposante constituait en quelque sorte les gonds, l'axe de cette porte que l'armée du prince royal devait tenir fermée devant l'assaut désespéré des Bulgares.