Toute cette zone se présente fort nettement comme un terrain de très haute montagne, mais, contrairement à ce qu'à première vue l'on pourrait penser, il est assez manoeuvrable. Les croupes et les thalwegs largement ondulés permettent aisément le passage à peu près constant de l'artillerie de campagne et, de fait, nous voyons partout, au milieu des moissons foulées par les combattants, de larges sillons où tout semble fauché, traces, parallèles le plus souvent et accouplées par quatre, du passage d'une batterie marchant à grande allure.

Sur le haut des crêtes du Drenek, nous trouvons en quantités énormes des étuis de cartouches et des chargeurs bulgares, un peu plus loin un amas de douilles de pièces d'artillerie. Je n'exagère pas en estimant à environ 200 au mètre courant le nombre d'étuis trouvés sur la position, des tirailleurs ennemis. L'on jugera par là de l'intensité du feu et l'on s'expliquera les énormes pertes subies.

Puis, tandis que nous restions perdus' dans la contemplation de ce cirque étendu de montagnes et de vallées, où se sacrifièrent près de 30.000 hommes, le capitaine Marinkovitch reprit la parole et nous fit le récit suivant:

«Dans la nuit du 29 au 30, à 2 heures du matin, nous fûmes réveillés par des clameurs sauvages, des cris, des coups de feu de plus en plus nombreux qui venaient de la direction de nos avant-postes. Les Bulgares attaquaient en masse, tout leur monde en ligne, attaque d'une violence extraordinaire, en ordre profond, exécutée avec une brutalité et une énergie sauvages que décuplait chez l'ennemi l'ardent désir de briser d'un coup la résistance de nos armées.

» Tout le long de la Zletovska, devant l'armée du prince royal, de la Bregalnitza et de la Kriva Lakavitza, devant la IIIe armée, les sentinelles, les petits postes situés sur les berges de ces rivières et même les grand'gardes légèrement en arrière, furent non seulement disloqués et refoulés, mais même, en bien des endroits, véritablement égorgés par les Bulgares ivres de fureur et de sang. La première résistance sérieuse ne fut offerte que par notre ligne des réserves d'avant-postes qui, depuis Rectki-Bouki tenait le Drenek, les côtes 550 et 650 devant la Ire armée, les hauteurs de Suchevo et de Hadji Redjebli devant la IIIe. Mais, sur la plupart de ces points, se trouvait à peine la valeur respective d'un bataillon; aussi vers midi, le 30 juin, étaient-ils occupés par les Bulgares. Pour bien saisir toute la violence de l'attaque, une revue rapide des effectifs bulgares mis en ligne à ce moment est nécessaire: sur Rectki-Bouki, c'est le corps de volontaires à 3 brigades du général Guenef qui avait donné l'assaut; devant Drenek et les positions de la Ire armée, c'était la 7e division, renforcée d'une brigade de la 4e; plus au sud enfin là 8e division et la majeure partie de la 2e. En arrière, suivaient des bataillons de territoriale et une partie de la 3e division.

» Mais notre ligne principale de défense avait été, grâce à Dieu, fort sagement établie assez arrière pour nous permettre d'y alerter rapidement nos troupes et non seulement de prendre nos dispositions défensives, mais également d'y préparer notre mouvement ultérieur en avant et notre contre-offensive à l'agression.

» Je ne puis, naturellement, vous donner de détails que sur ce qui se passait dans un champ limité assez étroitement à ce que j'ai pu voir. Tandis que l'une des divisions de la Ire armée avait, concurremment avec l'une de celles qui faisaient face à la direction du nord, la mission de reprendre Rectki-Bouki, l'autre division, celle de droite, attaquait le Drenek et la côte 550.

» L'ordre d'offensive générale fut donné à toutes les troupes le 30 juin à midi. La division qui attaquait le Drenek partait de la ligne principale de résistance que primitivement nous avions organisée à Tserni-Vrh et sur les contreforts de Gradista. Nous avions trois régiments en première ligne: l'un attaquant le Drenek par Stoubla; l'autre attaquant également le Drenek, mais à revers, sur les pentes sud du thalweg de la Belositza; le troisième enfin, en liaison avec la division de cavalerie du prince Arsène, attaquant la côte 550.

» Commencée aussitôt, la marche en avant, malgré l'élan des troupes, eut terriblement à souffrir du feu de l'ennemi. Le soir du 30, nous avions progressé dans une certaine mesure, mais nous n'avions pas encore pu réoccuper le Drenek, ni aucun des autres points qui nous avaient été enlevés.

» Dès l'aube du 1er juillet, le mouvement en avant fut repris et, grâce au concours d'une de nos batteries d'obusiers de 120mm, le Drenek fut enlevé à midi.