Notre cavalerie d'avant-garde s'arrête soudain: une nouvelle désastreuse nous parvient, apportée par une estafette restée à l'escorte des voitures. Deux sapins ont versé: l'un d'eux portait la précieuse personne de Herr Professor K..., docteur de l'Université de Leipzig et correspondant des Leipziger Nachrichten. Le professeur avait trois dents cassées, mais, fait plus grave, il s'était effondré, paraît-il, au milieu d'un panier rempli d'œufs destinés à notre déjeuner, et tous, en chœur, d'estimer qu'il aurait mieux valu que le professeur se fût cassé quatre dents et qu'il n'eût point fait d'omelette. Nous volâmes cependant à son secours et nous eûmes la double satisfaction de le retrouver un peu meurtri, mais avec sa mâchoire intacte, tandis que par ailleurs notre provision d'œufs n'était pas trop compromise. Notre estafette avait exagéré.
A hauteur des contreforts de Strazin, réduit de la position serbe, nous rejoignons la grand'route qui de Kumanovo se dirige sur Egri-Palanka, gravit le col du même nom, et, redescendant sur Kustendil, mène directement à Sofia. C'est, à l'heure actuelle, la ligne de communication de la première armée serbe entière qui a serré sur le front Tsar-Vrh-Golemi, concentrant ses forces en vue de la bataille probable. La route nous apparaît sur toute sa longueur dans la vallée de la Kriva, surmontée de hautes colonnes de poussière épaisse, qu'inlassablement y soulève le double courant des convois qui montent et qui descendent. Nous nous plongeons dans ce brouillard opaque et nous atteignons enfin Egri-Palanka.
Situation générale du 17 juillet 1913.--Croquis par A. de Penennrun. Les disques grisés en traits verticaux et sans numéros désignent les divisions serbes; les disques avec numéros, les divisions bulgares. Depuis le 17 juillet, les Serbes sont restés stationnaires, mais l'armée hellénique a progressé jusqu'à Djoumaïa.
18 juillet.
L'écho de la canonnade, amplifié par les parois rocheuses de la vallée, nous éveille de bonne heure ce matin, cependant que des nuées épaisses se résolvent en pluie et voilent d'un épais rideau l'horizon hier soir encore si bleu, si clair, si radieux. Nous sommes campés sur les bords mêmes de la Kriva limoneuse et jaune, serpentant à travers la petite cité aux éternels toits de tuiles qui, depuis Smyrne, à travers la Thrace, et jusqu'en Macédoine, caractérisent les villages turcs. Le site d'ailleurs est ravissant: au fond du thalweg de la rivière entourée de hauts peupliers, de saules et de frênes, que la pluie rend encore plus verdoyants, Egri-Palanka, avec la couleur vive de ses maisons, ses fins minarets blancs, sa petite église grecque en torchis brunâtre, semble reposer et dormir, paradis du rêve et de la fraîcheur, au milieu des brutales réalités que la guerre et ses horreurs déchaînent autour d'elle.
Malgré la bienveillance constante dont nous sommes entourés, nous ne pouvons encore circuler seuls et courir aux positions comme l'envie furieuse nous en prend tandis que le canon continue à faire entendre sa voix dans la montagne. La journée se passe assez tristement sous un déluge d'eau. La soirée s'achève dans un orage terrible; les roulements du tonnerre se confondent bizarrement avec, ceux du canon, agrandis formidablement par l'écho des gorges profondes de la vallée de la Kriva.
UN COMBAT VU DE PRÈS SOUS LE FEU DES BULGARES
19 juillet.
La pluie a cessé au milieu de la nuit en même temps que l'orage et, comme si ce fût un signal, la canonnade a repris, violente, hachée, plus proche que jamais. Nous n'y tenons plus d'impatience quand, grâce à Dieu, l'autorisation de se rendre au front nous est accordée. Le temps de seller nos chevaux et nous disparaissons hâtivement par la sortie nord d'Egri-Palanka; nous remontons la Kriva en suivant la route qui en longe les bords et qui mène au col de Deve-Bajir et à Kustendil. Au confluent de la Kiselitza nous l'abandonnons et, par un chemin en lacets que s'efforce d'améliorer une compagnie du génie, nous montons à Zedilovo. En bas, sur la route, passent deux compagnies d'infanterie qui appuient vers la droite pour renforcer la chaîne de tirailleurs; un peu au delà, une section de télégraphistes réparent la ligne télégraphique d'État dont: les poteaux arrachés pendent lamentablement au-dessus du lit de la rivière. A notre gauche, trois ou quatre shrapnells fusent au-dessus d'un coteau boisé où crépite la fusillade. Nous continuons à monter, péniblement, car le chemin est dur et la pente fort raide. Mais notre ardeur est stimulée par les détonations qui semblent très proches sur l'autre revers de la hauteur que nous gravissons. Parvenus au sommet de notre ascension, nous nous apercevons qu'un ravin très profond nous sépare encore du sommet même de Zedilovo où nous distinguons des pièces en batterie et quelques sections d'infanterie déployées tout autour. Après avoir abandonné nos chevaux, nous dégringolons dans un thalweg parsemé de caissons et, à nouveau, nous remontons vers la crête, au milieu d'un petit bois dont, les arbres, marqués de trous ronds et hachés par places, indiquent la, violence du combat qui s'est livré là. Au milieu du bois, deux ou trois chaumières abandonnées achèvent de brûler, répandant une odeur fade de cendres chaudes. Le long du chemin, des artilleurs serbes gravissent eux aussi la pente, portant chacun deux cartouches à obus. La longue théorie qu'ils forment ainsi relie d'une chaîne continue les caissons du parc d'artillerie que l'on a dû laisser en bas avec les attelages, aux pièces montées là-haut, à la bricole, dans un terrain impossible, avec leurs caissons de premier ravitaillement.