Note 1: On appelle tir de fauchage sur une hausse déterminée, un tir où chaque pièce de la batterie tire trois coups en coulissant à chacun de deux tours de manivelle sur son essieu. Cela permet de battre ainsi une plus grande largeur de front et est par suite d'un excellent effet contre une longue ligne d'infanterie comme est la chaîne de tirailleurs.

De temps à autre, partant de là-bas, quelques coups de feu à notre adresse auxquels, d'un peu plus loin, à 100 mètres en avant de nous, répondent les Serbes. Nous désirons vivement aller voir les fantassins dans leurs tranchées. Nous nous y rendons, en profitant d'un moment d'accalmie. D'ailleurs, à peine dans la tranchée, quelques froufroutements caractéristiques qui claquent dans la terre comme des coups de fouet, marquent que notre arrivée n'a point passé inaperçue.

Dans l'abri merveilleux que la savante ingéniosité des Serbes a construit, c'est l'absolue sécurité. Un épais remblai, adroitement dissimulé par des mottes de gazon, des pare-balles transversaux pour protéger la tête des tireurs, assurent non seulement le maximum de tranquillité mais même un bien-être relatif à l'infanterie qui s'y trouve abritée non seulement des balles, mais encore de la pluie et du froid. Rassemblant mes faibles connaissances de la langue serbe, je parle avec les hommes qui causent et fument, parfaitement insouciants. Quand quelques claquements de fouet annoncent l'arrivée des balles bulgares, ils rient et plaisantent. Lorsqu'un peu plus tard je retourne en arrière, tous souhaitent au Français qui s'en va un cordial au revoir: «Sbogom! (Avec Dieu!)», me disent-ils... et je m'éloigne en répétant: «Avec Dieu! Sbogom!», tandis que des balles bulgares s'enfoncent dans la terre de la tranchée que je viens de quitter et s'enfuient en jurant dans l'air calme après avoir ricoché derrière nous.

L'attaque sur la droite, venant de Deve-Bajir, n'a pas eu plus de succès. Malgré une certaine supériorité numérique, les Bulgares ne réussirent pas dans leur tentative, arrêtés par le feu d'infanterie et aussi par le feu d'écharpe que les deux pièces de droite de la batterie de Zedilovo purent exécuter contre eux en opérant un changement d'objectif de ce côté.

Les pertes, serbes furent légères: la batterie eut un pointeur tué et un servant blessé. Vers la droite, elle furent un peu plus sensibles: environ une quarantaine d'hommes ont été mis hors de combat, parmi ceux-ci un lieutenant dont la tête fut arrachée par un obus. Mais, pour intéressant qu'il fût, ce petit combat ne présente en somme qu'une importance médiocre. L'attaque bulgare fut à tout prendre assez peu énergique, et je me demande quelle pouvait bien être ici l'intention de l'ennemi.

Nous vivons dans le noir le plus absolu que seuls un commencement de négociations ou une manœuvre assez osée des Bulgares peuvent expliquer. L'inactivité générale qui règne autour de nous permet toutes les suppositions.

En même temps que les troupes de la 12e division bulgare attaquaient ainsi Zedilovo, d'autres tentatives avaient lieu un peu partout à gauche de la première armée vers Golemi-Vrh, à droite vers Tsar-Vrh. D'après le communiqué de ce soir, la tentative de Golemi-Vrh n'aurait pas eu d'importance. Il n'en serait pas de même de ce qui a dû se passer plus au sud. Les Monténégrins ne paraissent pas avoir très bien tenu leur ligne, et ils auraient dû reculer sur Pobyem. Mais, secourus par un régiment serbe descendu de Tsar-Vrh et qui aurait pris l'attaque bulgare en flanc, les régiments monténégrins auraient repoussé l'ennemi et se seraient même avancés jusqu'à Siva-Kobila.

Quoi qu'il en soit, ces pointes de l'ennemi, ou ces reconnaissances, comme on voudra les appeler, prouvent à mon avis qu'il n'est pas aussi affaibli moralement qu'on l'avait d'abord pensé et qu'il est encore susceptible d'une certaine activité.

Ce que l'on pourrait regretter ici, c'est la trop grande somme de temps jusqu'alors dépensée par les Serbes dans leur concentration et leur préparation à la bataille. Je sais, il est vrai, que voici la première fois au monde que l'on exécute de la guerre de masses, de la guerre d'armées, dans un pays de montagnes où les, sommets dépassant 2.000 mètres ne sont pas l'exception, que les voies de communications y sont précaires, que mille raisons portent à ne rien hasarder... Mais c'est précisément ce que j'aurais voulu voir: hasarder quelque chose, sacrifier à l'audace et ne point laisser à l'adversaire un temps précieux dont il ne peut que profiter.

A cette légère critique près, tout ici semble en excellente condition, approvisionnements, munitions, moral... Le moral surtout est admirable. Depuis le capitaine, qui, posément, nous expliquait le combat du matin, où sa batterie venait de tirer près de 200 coups par pièce, jusqu'aux soldats que je voyais plaisanter entre deux coups de feu dans la tranchée tout à l'heure, tous manifestent non seulement la meilleure bonne volonté, mais même le courage le plus ardent, l'enthousiasme le plus pur. Pendant que nous revenons vers Egri-Palanka, nous dépassons les blessés, qui reviennent du front: pas un cri, pas 'un geste, pas un murmure. Ce gens-là sont de vrais soldats, ils savent souffrir et mourir.
Alain de Penennrun.