Les braves gens sont mutilés; les fusils bulgares, très anciens, font de très mauvaises blessures: des os brisés, des chairs qui pendent, des têtes déformées, sanguinolentes. Ils sont là, les blessés de la bataille de Kilkiz. Ils sont 1.500! Je l'apprends du médecin en chef, Anagnostanas, un homme de cœur, très énergique et très capable. Il va et vient, court, donne des ordres, les exécute lui-même, tant le personnel est insuffisant. Tout d'un coup, on entend chanter... Les blessés chantent. La douleur des blessures crispe leurs traits; leur âme reste intacte; elle chante. Et leurs voix tremblent. Ils pressent des deux mains la blessure; le corps se tend, contracté par la douleur, et se redresse... Un cri? une plainte? Non: «Ke s'ti Sofia!» Je me mets à pleurer; je ne puis plus... Douleur et héroïsme marchent la main dans la main. Nous ne sommes pas habitués à voir cela. Nos maîtres nous ont dépeint la guerre comme chose horrible: comment une chose si grande, si sainte, serait-elle horrible? Je n'éprouve qu'un seul besoin: m'agenouiller et prier. Prier pour qu'ils aillent à Sofia, pour que les Grecs soient victorieux, pour... ne faire qu'un avec ces soldats... Communier à la même coupe d'héroïsme et de douleur. Je vais de brancard à brancard. Ils me sourient gentiment. «As-tu de la famille?--Oui, mais maintenant, la famille...» Ils en parlent comme d'une chose lointaine, à laquelle ils pensent peu. «Alors, vous êtes victorieux?» Aussitôt leurs yeux s'allument; c'est bien la seule question qui leur va au cœur. Elle prime tout, maintenant, la victoire ailée de la Grèce. Ces gens ne sont plus des hommes, ils sont des héros. Ils ne pensent plus à leur famille, ils aiment leur patrie. Et je suis bien de leur avis: il n'est pas d'intérêts, il ne doit pas exister de sentiments que l'amour de la patrie ne puisse absorber.

Allons vers l'état-major de la 2e division. (J'ai oublié de dire que les 1.500 blessés sont ceux de la 2e division seulement.) Nous voici sur le champ de bataille. Des morts, des morts par centaines, tombés de ce matin et déjà défigurés par la grande chaleur. Ah! les Grecs ont payé cher leur victoire. Les Bulgares s'étaient fortifiés sur les hauteurs depuis la prise de Salonique,--tant ils avaient peu l'intention d'attaquer les Grecs! Des tranchées faites avec tout l'art militaire, où des centaines de Grecs sont venus trouver la mort. La plupart des cadavres sont au fond, percés de coups de baïonnette, affreusement déchirés.

Un soldat mort, de physionomie très sympathique, serre quelque chose dans la main: une carte postale avec sa photographie. Je lis: «Mourir pour la patrie est une si belle chose! Peu d'instants avant ma mort. A envoyer à ma mère, Maria Stavron en Th...» Il n'a pas eu le temps d'achever l'adresse. La mort est venue lui fermer les yeux avec la pensée de sa mère et de la patrie sur ses lèvres. Un autre corps étendu... une photo par terre, celle d'une jeune fille, probablement une fiancée; une enveloppe sale: «Pour la patrie, je te perds». L'écriture est mal assurée, à peine lisible. Aurait-il aussi eu le temps d'écrire cela juste avant de mourir?

Dans la fumée, en approchant de Kilkiz.
--Phot. Jean Leune.

Une fumée épaisse nous aveugle. C'est à peine si on respire. Nous sommes à une centaine de mètres de Kilkiz. Le nid des comitadjis brûle: «Qui a mis le feu, soldat?--La malédiction de Dieu, madame!»

On entend des détonations; des cartouches, des obus éclatent; aussi des mines; un vrai nid à dynamite. Le feu en aura raison Toutes les maisons brûlent; de grosses gerbes d'étincelles. Voici une maison qui vient de prendre feu. Par les fenêtres, de grandes langues rouges sortent et lèchent le mur. Puis, un grand fracas: le toit croule et nous voyons l'immense brasier faire face au ciel.

On croirait des milliers d'êtres vivants, tous habillés de rouge, exécutant les sports les plus extraordinaires. Tantôt ils se poursuivent, s'attrapent, se renversent, se jettent pêle-mêle; tantôt ils s'étirent immensément longs et veulent atteindre le ciel qui assiste impassible à leurs jeux. Et, au milieu de tout cela, leur rire: le sinistre rire du feu. La destruction contente de sa destruction propre. Puis, par les rues chaudes, à l'atmosphère asphyxiante, les soldats vainqueurs circulent. Ils ont l'œil sauvage et le sourire aussi. Où sont les troupiers doux et tranquilles avec lesquels j'ai fait campagne, eux qui répugnaient si noblement au spectacle de Janitza brûlée par les paysans? Ils sont noirs de fumée, noirs du désir de vengeance. La haine contracte leurs traits. Ils sont contents des flammes, contents de voir des morts, du sang. Une femme, une vieille bulgare, se sauve, vraie ruine, du milieu des ruines. Sa maison vient de prendre feu. Elle lève les mains vers le ciel, appelle la malédiction de Dieu et serre contre sa vieille poitrine une malle d'osier... Les soldats rient... «Aide la femme, dis-je, à sauver ses affaires, soldat.--Madame, non!... malgré le respect que je te dois; cette femme est bulgare; elle abritait des comitadjis qui tuaient les femmes et les enfants grecs et brûlaient les villages.» Le soldat me toise, dur, intraitable, presque mauvais. Voyant qu'il n'y a rien à faire, je réplique: «Fais comme tu veux, mais n'oublie pas tes titres de noblesse. Tu es Grec, c'est-à-dire noble.» Je reviens vers mon mari. Déjà la maison de la vieille commence à crouler; au milieu des flammes, je vois un soldat qui aide la femme à retirer quelques débris. C'est le soldat qui se souvient.

AU QUARTIER GENERAL DU ROI CONSTANTIN

Vendredi soir.