... Le roi, les princes André et Alexandre, le Diadoque vont et viennent sur le quai de Kilkiz, encombré de soldats, de chevaux, de matériel de guerre. On embarque des troupes. Elles chantent, et, quand le train s'ébranle, les zitos deviennent frénétiques.
La nuit tombe, tout de suite, comme une chose décisive, tel le destin. Des petites bougies circulent, faibles lumières au milieu de l'ombre générale, tel l'effort humain dans le grand mystère qui nous enveloppe. Des caisses d'obus à côté les unes des autres; elles forment la table du roi. D'autres assemblées plus loin: celles de l'état-major. Des bougies plantées dans les goulots de bouteilles singent les lampes. Les officiers mangent et devisent gaiement. Nous aussi. Où dormirons-nous? Une fois de plus à l'hôtel de la Belle Étoile. Notre éternelle couverture de laine, qui s'enorgueillit déjà de la crasse de deux campagnes, est encore à l'honneur. Comme on dort bien à ciel ouvert!
Doïran, 7 juillet.
... Ce matin, à Kilkiz, avant le départ du train royal qui nous emmène aussi à Doïran, le roi nous aperçoit: «Bonjour, madame. Avez-vous chaud?» La chaleur est terrible. Il rit, et s'en va vers son wagon, les mains dans les poches, comme un autre homme. Je ne peux encore me persuader qu'il est de chair et d'os comme nous... Sur tout le trajet, des soldats, noirs comme des nègres, accourent. Leur roi passe; ils veulent le saluer. Le train s'arrête. Un convoi de marchandises est en face. Sur le toit, les marches, la machine, les soldats grimpent, fiévreux du désir de voir le roi.
Nous avons pris quelques photographies. Ah! si j'avais pu emporter avec moi, bien scellée, l'expression de ces gens acclamant le souverain. Les yeux braqués sur lui, ils le dévorent. Lui se montre et salue en souriant. Les soldats crient: «Mène-nous à Sofia, à Constantinople, où tu voudras. Nous sommes prêts à mourir pour te suivre et servir la patrie!» Je pleure comme un enfant. Beaucoup de soldats ont aussi des larmes dans les yeux.
Un moufti (prêtre turc), vieux, très vieux, fend la foule des soldats: «Le roi, je veux voir le roi!» Le roi se montre. Le moufti raconte ce que les Turcs ont souffert sous le joug bulgare et lève les mains au ciel pour appeler la bénédiction d'Allah sur le souverain hellène.
A Doïran, nous descendons. Un joli lac sympathique, plus joli que celui de Janina. Sur une des collines de la rive, en face de nous, la ville est pittoresquement bâtie. Le canon gronde. La bataille continue. Les Bulgares, qui se sont rageusement battus à Doïran, ont reculé depuis hier nous laissant 9 canons à tir rapide, des caissons et des vivres! De quoi enrichir notre service d'arrière: sacs de riz, de farine, de sucre, de haricots, par milliers. Ils sont là, entassés, formant d'épaisses murailles à l'ombre desquelles les soldats grecs dorment paisiblement. Nous rencontrons de vieilles connaissances. On cause de la bataille qui se poursuit. Nous avons encore beaucoup de pertes. Les blessés arrivent par centaines. Sur un brancard, un officier blessé. Il l'a déjà été à deux combats, en Macédoine et en Epire. Cette fois, il tient le record: 14 blessures! Je lui serre la main et le félicite. Indifférent à mes félicitations, il me répond par les phrases de tous les Grecs en ce moment: «Nous allons les reconduire à Sofia, nos anciens alliés. Nous sommes des gens polis. Nous raccompagnons toujours les gens chez eux quand ils viennent nous faire visite. Avez-vous quelques nouvelles à m'apprendre?--Notre armée avance toujours.--Je suis content. Et toi, qu'est-ce que tu fais, ici?--Je traduis tout ce que vous faites à mon mari qui est Français.--Alors, tâche de bien traduire. Mes soldats ont été des héros. Traduis bien cela.»
Un des survivants des 150 notables de Demir
Hissar, Georges Tchataldjanos, blessé de sept
coups de baïonnette.--Phot. J. Leune.
Nous couchons au bord du lac. Une douce soirée. Comme elle est loin de la guerre! J'aimerais tant que les choses prissent part à notre état d'âme. Quatre télégraphes optiques sont postés là, tout près de nous. Ils sont en train de causer avec ceux de la montagne. Curieuse confusion toute faite de silence et de lumière: les petits points lumineux, rapides comme l'éclair, apparaissent et disparaissent. Des yeux, de grands yeux lumineux qui s'ouvrent tout grands pour dire la joie de l'âme grecque, qui se ferment pour la cacher précieusement. Sur le sable, de petits groupes d'officiers, des soldats, causent.--«Zito!»--Un zito du télégraphe optique. Il est bien défendu à ceux du télégraphe de répéter quoi que ce soit. Mais lorsque c'est une grande et bonne nouvelle... Voyons, est-ce qu'on retient son âme comme ça, comme on veut, à l'allemande? Elle vole, emportée par l'enthousiasme, et la parole la suit, ailée comme elle et insaisissable. En un clin d'œil nous sommes tous debout: «Quelle nouvelle? Dites vite. Oh! mais dépêchez-vous.» Les mains de l'officier qui lit le télégramme tremblent, sa voix aussi: «La 4e division ayant rencontré l'ennemi lui a cassé les reins; elle a pris 15 canons, des caisses de munitions, des vivres, etc..» Nous nous embrassons tous de joie... On porte le télégramme au roi. Nerveux, il se lève et fait quelques pas. Il rayonne.