Cette disposition permet aux pilotes de se relayer, aux mécaniciens de surveiller, et, au besoin, de régler les moteurs durant le vol. Car l'appareil peut continuer sa marche avec trois et même avec deux moteurs seulement. D'autre part, malgré la masse énorme du «Grand», il a pu développer une vitesse allant jusqu'à 110 kilomètres à l'heure.
Cet appareil a déjà effectué une série de vols, dont le plus long fut de deux heures, à une altitude moyenne de 500 mètres. Pendant ces vols, on procéda à nombre d'expériences: les pilotes se relayaient librement; les passagers se promenaient à travers les cabines et sortaient sur le balcon de l'avant. On arrêta un moteur, puis le deuxième, et l'appareil poursuivit sa marche régulière, alors même que deux moteurs furent arrêtés du même côté.
Ces dernières assertions soulevèrent une incrédulité particulière, lorsqu'elles furent avancées par les premières dépêches reçues en France. Le «Grand» a pourtant évolué dans ces conditions avec une régularité parfaite en présence des autorités russes compétentes, au-dessus de Saint-Pétersbourg même, où une foule de spectateurs le suivit du regard.
Un rédacteur du Vetcherneïé Vremia de Saint-Pétersbourg, qui avait pris place, avec quatre autres voyageurs, à bord même de l'aéroplane, rendit compte, en ces termes, de son voyage: «Durant le vol, j'ai pu me rendre compte du parfait équilibre de l'appareil. Les passagers et les pilotes passaient d'un bout à l'autre de la grande cabine (d'une longueur de plus de 3 mètres) et firent des mouvements brusques, sans que la marche de l'appareil en fût en rien troublée.»
Bref, on conçoit que les Russes soient enthousiastes de l'invention de leur compatriote. Reste à savoir quels avantages précis ils voient dans cet avion géant sur les aéroplanes de dimension ordinaire. Ce n'est pas tant à l'utilisation du nouvel appareil comme moyen de transport pour voyageurs et pour marchandises, qu'à son application militaire que s'attache surtout l'attention de nos alliés. Il suffira de signaler ici l'avis du savant professeur de l'École technologique, M. Langovoï, qui, dans un article du Novoié Vremia, affirme la fin prochaine des «Zeppelin», qui céderont la place aux «Sikorsky».
E. Halpérine-Kaminsky.
M. Armand Deperdussin.
UN KRACH COMMERCIAL
Une nouvelle stupéfiante se répandait, mardi dernier, dans Paris. M. Armand Deperdussin, le constructeur d'aéroplanes dont, quotidiennement, on lisait le nom dans le journaux, directeur d'une entreprise qu'on croyait en pleine prospérité, membre du Comité de l'Aéro-Club, chevalier de la Légion d'honneur depuis quelques mois, venait d'être arrêté.
Une plainte en «faux, usage de faux, escroqueries et abus de confiance» avait été déposée par M. Ehrmann, président du Conseil d'administration du Comptoir industriel et colonial, associé avec le constructeur d'aéroplanes, depuis une douzaine d'années, dans des spéculations... sur les soieries. C'est au cours de ces opérations que M. Deperdussin aurait détourné, à son profit, par des agissements frauduleux qu'il serait trop long d'exposer ici, des sommes considérables: son passif serait de plus de 30 millions, son actif de 10 millions, au maximum. C'est donc l'un des krachs les plus importants qu'on ait connus.