LA CAPITALE DU VIEUX MAGHREB

Pour bien goûter le charme de Fez, il faut avoir l'âme orientale, c'est-à-dire se complaire dans la vie du Passé, si calme et si douce en comparaison de celle que nous fait notre civilisation moderne; il faut s'attacher à savourer la joie de vivre et non dévorer sa vie dans la fièvre et la trépidation de nos existences compliquées. Un abîme sépare cette sagesse orientale, que nous nommons parfois le fatalisme, de notre conception du bonheur. Le progrès scientifique gagne chaque jour du terrain sur les éléments, l'eau, l'air, le feu, et l'homme asservit de plus en plus la nature à sa volonté conquérante, pour satisfaire d'ailleurs des besoins de jour en jour plus impérieux et nouveaux. Besoins factices! Tourbillon insensé! Orgueil et démence!... dira l'habitant de Fez, le Fazi, fier de sa civilisation traditionnelle--faite du souci d'un bien-être approprié au climat et tenant en grand honneur le luxe--fier de sa ville, fier de la jalouse indépendance qu'il a su y garder...

Tout semble réuni, d'ailleurs, dans cette capitale du vieux Maghreb pour justifier cette prédilection et en faire un lieu de délices pour les Orientaux. D'abord on y trouve de l'eau à discrétion. Elle est fournie en abondance par l'oued Fez, né à quelques kilomètres sur les plateaux du Sud-Ouest et qui dévale en cascades dans la ville. Mille et mille fois dispersée en conduites souterraines, cette eau va dans chaque maison entretenir la fraîcheur des jardins, gazouiller dans les cascatelles, glouglouter dans les bassins de marbre. Bruits délicieux aux oreilles orientales pour lesquelles, dit le proverbe arabe, il n'y a que trois sons délectables: le murmure de l'eau, le tintement de l'or, la voix de la femme aimée.

Le climat particulièrement tempéré de la région de Fez vient ajouter au charme de la vieille cité maugrabine.

Puis ce sont les palais, les maisons particulières, rivalisant de luxe et de beauté; les jardins qu'embaument les roses, les orangers et les jasmins et où tant de fleurs vives aux parfums exquis s'épanouissent à peu près en toutes saisons donnant l'illusion d'un éternel printemps...

Viennent enfin, pour compléter l'enchantement, les traditions de faste et de confort qui se sont transmises dans l'art de recevoir les hôtes: chère exquise, attentions délicates, petits soins de tous les instants. A peine introduit dans la somptueuse demeure d'un Fazi, le visiteur est aspergé de parfums, enveloppé de vapeurs odorantes dont les volutes bleuâtres s'échappent des cassolettes où brûlent le bois de rose, la myrrhe, l'encens ou le santal.

Des coussins moelleux et de riches tapis l'invitent au repos; des aiguières d'eau parfumée lui sont présentées pour le lavage des mains. Le thé à la menthe lui est servi. On lui donne à fumer, on l'éventé, on s'empresse autour de lui.

Le reçoit-on à dîner? Des mets nombreux et variés sont apportés, dans de superbes plats tenus au chaud par des cônes de sparterie et combien savants, combien soignés! Poulets, pigeons, épaules d'agneaux, viandes rôties ou cuites à l'étuvée parées de légumes de toutes sortes, gâteaux au miel, fruits, couscouss ou, que sais-je encore, et d'innombrables pâtisseries.

La maison d'El Mokri, à Fez.