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Sans doute, pour l'Européen, le touriste excepté, toutes ces séductions orientales ne sauraient compenser l'insalubrité permanente de cette ville où les eaux souillées du tout à l'égout voisinent, par les innombrables conduites souterraines, dans mie promiscuité dangereuse, avec les eaux d'alimentation. De même, l'Européen s'accommode mal de l'enchevêtrement chaotique des rues tortueuses, pour la plupart inaccessibles aux véhicules. Et l'on conçoit sans peine la préférence accordée au plateau qui domine la ville musulmane et sur lequel s'est édifié le «camp», précurseur de la cité moderne qui lui succédera.
Si, dans une partie de la population de Fez, il demeure un sentiment d'hostilité ou tout au moins de défiance pour tout ce qui est européen et particulièrement français, nous travaillons du moins avec persévérance à transformer ce sentiment. Nos établissements d'assistance publique indigène, hôpitaux, dispensaires gratuits, ainsi que nos institutions de prévoyance, y contribueront pour une large part et, dans cet ordre d'idées, on ne saurait passer sous silence, même dans une courte visite à Fez, les généreux efforts du docteur Murât.
Né en Algérie, marié à une jeune fille également Algérienne, le docteur Murât a su, à peu de frais, dans un immeuble à lui donné par le sultan Moulaï Hafid, créer de toutes pièces un hôpital et un dispensaire gratuits pour les indigènes nécessiteux; 35.000 malheureux ont profité de ses soins éclairés l'année dernière: musulmans ou juifs des deux sexes, la plupart se présentant quotidiennement à sa consultation, car le nombre des lits dont il dispose est encore restreint. Cette année, grâce à de petites subventions qui sont venues augmenter son pécule, le docteur Murat a pu construire de nouveaux bâtiments, aménager une jolie salle d'opérations aux murs tapissés de faïences blanches de Fez, des laboratoires pour les examens micrographiques, des salles de pansements, etc. Ses pavillons sont entourés d'un beau jardin aménagé à la marocaine qui, aux heures de consultation, est littéralement envahi d'une foule bigarrée: juives de Fez avec leurs petits foulards de soie rouge ou verte, coquettement arrangés en coquille qui les coiffent si bien, leurs beaux châles historiés aux couleurs éclatantes, de provenance indienne; musulmanes, drapées dans les longs voiles de laine blanche des femmes de l'Islam; et toute une marmaille plus ou moins loqueteuse, toujours pittoresque. Mais, ce qui retient l'attention, c'est le sentiment de profonde reconnaissance qui anime tous les visages, c'est le concert de bénédictions à l'adresse de leur bienfaiteur qui s'échappe de toutes les lèvres quand on interroge ces infortunés. Cet exemple témoigne des sentiments humanitaires qui caractérisent la «colonisation» française telle qu'on la comprend aujourd'hui dans les milieux officiels, aussi bien que dans les créations de l'initiative privée.
Fez: la mosquée des Andalous.
Ainsi, nous sommes loin de la manière plutôt forte des conquistadors de jadis, des procédés un peu rudes des premières conquêtes coloniales. Une scène à laquelle j'assistai, ce printemps, à Casablanca, me paraît très caractéristique. Nous descendions d'auto, au retour de Marrakech, et, suivant l'usage, une foule de gamins indigènes se précipitait sur nous pour s'emparer de nos valises. Un vieux Maltais, croyant nous obliger, s'interposa et donna une, forte bourrade à l'un d'eux. Comme le gamin protestait et poussait des clameurs, les taloches redoublèrent. A cette vue, un Européen, garçon de café en tablier blanc qui passait, prit immédiatement fait et cause pour le petit moricaud, un pauvre mioche souffreteux et dépenaillé. Tombant à bras raccourcis sur le Maltais, il lui reprocha avec véhémence l'indignité de sa conduite et nous dûmes le lui arracher des mains. On n'aurait pas vu pareils sentiments se manifester, il y a quelques années, dans les colonies, où les violences à l'égard des indigènes n'auraient apitoyé personne. Il est donc permis d'en conclure que, si, dans cet ordre d'idées, l'impulsion vient d'en haut, les efforts du général Lyautey tendant à assurer l'application de ces méthodes nouvelles au Maroc, tous les Français, de leur côté, à de rares exceptions près, facilitent cette grande tâche en se montrant justes et bienveillants dans leurs rapports avec les indigènes.
La région de Fez, plus éloignée du littoral et où les voies de communications commencent seulement à s'établir, n'a guère attiré jusqu'à présent les pionniers de la colonisation qui se portèrent en masse à Casablanca et à Rabat. Mais, lorsque la route de l'Est sur l'Algérie par Taza et Oudjda sera ouverte, tout permet de croire que la poussée algérienne, cet essaimage si précieux dont j'ai parlé dans mon précédent article, se fera vivement sentir de ce côté. Or, ce n'est plus qu'une toute petite question de temps. Cette dernière citadelle des patriotes marocains, cette petite place forte de Taza, qui est maintenant le seul obstacle qui s'oppose à notre passage, sera facilement enlevée quand l'opération aura été irrévocablement décidée. Des considérations diverses, dictées par la sagesse et le désir de diminuer autant que faire se pourra l'effusion du sang, ont jusqu'ici retardé cette entreprise qui parachèvera l'oeuvre de pacification assumée par la France.
L'oeuvre de colonisation proprement dite, c'est-à-dire la mise en oeuvre des richesses latentes si nombreuses au Maroc, pourra alors commencer dans la sécurité et dans la paix pour le plus grand profit des Marocains comme des hommes d'initiative et de bonne volonté qui voudront concourir à la régénération de ce beau pays. Agriculture, commerce, exploitation des mines, tout est à créer en ce Maroc qui reste malheureusement si peu connu du grand public. La presse donne fidèlement l'écho de tous les coups de fusil que l'on y tire, mais elle néglige peut-être un peu trop d'entretenir ses lecteurs de ce qu'il leur serait immédiatement utile de savoir du Maroc: possibilités économiques, succès encourageants des premières entreprises qui y ont été tentées, perspectives d'avenir offertes aux intérêts français.
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