Japonaise d'aujourd'hui: Mme Tashiko
Tamura conférenciant.
Mais, en vérité, si, au point de vue politique, les prétentions de l'immense majorité des femmes sont encore d'une extrême modération, l'esprit nouveau qui pénètre tout le Japon n'a pas manqué de se manifester dans les milieux féminins. Sans partager les espoirs des leaders radicales qui escomptent déjà le triomphe des femmes nouvelles, on peut affirmer que le modernisme fait des progrès dans l'éducation féminine et que l'on prépare des générations d'un esprit bien plus hardi que les précédentes. L'évolution des moeurs précède et prépare l'évolution politique.
Et cette évolution des moeurs elle-même obéit aux nécessités économiques de l'heure présente.
Au Japon, comme dans les autres pays surpeuplés, la femme tend à négliger son foyer pour satisfaire aux besoins croissants de la vie moderne. Rien qu'à Tokio, où la population féminine compte 752.000 âmes environ, 191.000 travailleuses exercent leur industrie au dehors. La majorité d'entre elles sont couturières, employées de magasin, servantes, ouvrières dans les manufactures, qui se multiplient sans cesse autour de la capitale. Un grand nombre deviennent institutrices et actrices. Et ce n'est pas tout. On trouve maintenant des femmes médecins, des conférencières, des journalistes. A mon arrivée à Tokio, je fus congrûment interviewé, par la rédactrice d'un grand journal qui, avec force révérences, voulut bien me demander mes impressions sur le Japon! Quant aux femmes qui sont occupées dans les postes et télégraphes, dans les administrations de chemins de fer et dans les gares, comme secrétaires ou dactylographes, elles forment déjà une légion respectable. Les sujets de l'empire du Mikado, plus encore que les hommes des autres pays, avaient réduit les femmes à la portion congrue. Une réaction très nette se dessine et, s'il est vrai que la faim fait sortir le loup du bois, c'est au premier chef le besoin de se tailler une place au Soleil Levant qui incite la Japonaise à sortir de sa demeure.
Elle y a été aidée par l'importation des idées occidentales. Mais ses progrès ont--comme il fallait s'y attendre--donné lieu à des crises et à des discussions nombreuses. Voici une vingtaine d'années, d'enthousiastes apôtres réclamèrent l'éducation des femmes d'après nos principes libéraux. Brusquement les jeunes Nipponnes, qui avaient surtout bénéficié de l'enseignement familial, durent suivre nos programmes et apprendre les langues vivantes. Cette pédagogie occidentale mal digérée ne produisit aucun résultat satisfaisant. Quand les femmes dressées selon ces méthodes inadéquates se mariaient, elles avaient la mémoire bourrée de notions contradictoires et n'étaient point aussi séduisantes que leurs aînées qui, du moins, connaissaient les arts domestiques du pays, savaient orner la maison avec goût et n'ignoraient aucune des subtilités de l'étiquette charmante qui régnait partout auparavant. Elles choquaient leurs maris et leurs beaux-parents. On protesta contre cette éducation d'importation. Les écoles modernes, qui avaient été si à la mode, déclinèrent brusquement et tout faillit être compromis par ces essais hâtifs et imprudents.
Heureusement, les réformateurs ne se découragèrent point. Mais ils adoptèrent une tactique, plus sage, grâce à laquelle le modernisme et la tradition pouvaient se concilier. Des écoles d'adultes et' des écoles normales d'institutrices furent fondées par le gouvernement dans tous les districts, ainsi qu'une école pour les maîtresses d'école moyenne à Tokio. La sympathie du public fut peu à peu regagnée. Et voici que l'on recommence à envoyer en masse les jeunes élèves dans les établissements d'éducation où, tout en ne perdant rien de la grâce japonaise, on les aguerrit aux luttes pour la vie.
Bien mieux, depuis 1900, a été ouverte à Tokio, sous la direction de M. Jinzo Naruse, une grande université féminine. Ce pédagogue, qui est devenu fameux au Japon, a entrepris une remarquable croisade, depuis plus de vingt ans, en faveur d'une éducation à la fois conforme aux aspirations nationales et aux besoins nouveaux. Il avait beaucoup observé au cours de ses voyages en Amérique, et il rêvait de créer un établissement modèle où les femmes appartenant à toutes les classes de la société pourraient développer leurs facultés et fortifier leurs talents. Il gagna à sa cause des hommes tels que le défunt prince Ito, le prince Yamagata, le marquis Saionji, et quantité d'autres personnages influents qui l'aidèrent à jeter les bases de l'université féminine.
Après bien des batailles et des vicissitudes financières, elle est aujourd'hui en pleine prospérité. Plus de mille étudiantes la fréquentent. Plus de cent professeurs y donnent leurs leçons.
Et l'enseignement y est extrêmement varié. Depuis la maternelle jusqu'à la faculté incluse, tous les départements de l'activité féminine sont représentés là. Les trois enseignements, primaire, secondaire, supérieur, s'enchaînent harmonieusement, ou bien, si les élèves le désirent, elles bifurquent dans les écoles d'industrie, de commerce, d'agriculture, qui font partie de l'université. C'est un grand collège synthétique admirablement outillé. Je l'ai visité en détail, parcourant les salles d'études, les bibliothèques, les laboratoires, les ateliers de couture, les ateliers de dessin, les cuisines, les jardins, les champs d'expériences, les clubs. On compte bien une cinquantaine de bâtiments où règne le confort le plus moderne, et c'était pour moi un spectacle piquant que de voir ces étudiantes, là surveillant gravement les réactions chimiques, là s'exerçant à l'étiquette antique, ici apprenant l'algèbre, plus loin composant des bouquets délicieux.
D'autres, dans la classe de zoologie, classaient des papillons aux couleurs éclatantes, tandis qu'un groupe voisin préparait le thé selon les formules rigoureuses de la cérémonie ancestrale. C'était un mélange inattendu de modernisme, d'exotisme, de traditionalisme, de futurisme.