Une liste de 257 noms avait été fournie au juge d'instruction et transmise au service d'identité. Celui-ci recueillit ponctuellement, pour les comparer, les empreintes des 257 personnes visées: même les conservateurs du Louvre, avec une déférence méritoire, consentirent à apposer leurs pouces sur les fiches administratives. Seul, peut-être, le vrai coupable échappa à la formalité qui eût été, pour lui, si compromettante.

Et ici il paraît bien qu'il y ait eu dans la conduite de l'instruction une grave lacune.

Perugia avait travaillé au Louvre, non de son métier de peintre décorateur, mais comme miroitier, à la mise sous verre des plus précieux tableaux du Musée, décidée à la suite d'un acte de vandalisme. Or une lettre adressée au Figaro par M. Pierre Marcel, professeur à l'École des Beaux-Arts, nous révèle que, dès octobre 1911, «la piste des miroitiers était, pour quiconque connaissait le Musée, la seule vraisemblable». Sitôt qu'il avait eu connaissance du vol, M. Jean Guiffrey, conservateur adjoint au Louvre et conservateur du musée de Boston, avait écrit à M. Pierre Marcel en le priant de la signaler à la justice, indiquant en même temps qu'on retrouverait les noms de ces ouvriers sur les feuilles d'émargement qu'on leur faisait signer. M. Pierre Marcel s'acquitta fidèlement de la mission.

De son côté, M. Leprieur, conservateur des peintures, prévenu en même temps, se mit personnellement en campagne. Il appela le contremaître miroitier et obtint de lui les noms de ses collaborateurs: celui de Perugia figurait bien sur la liste. Mais il ne travaillait plus dans la même maison.

M. Leprieur poussa le zèle jusqu'à le rechercher, retrouva l'atelier où il était. Il transmit au juge le résultat de cette enquête personnelle... Perugia, à ce moment, frisa de bien près la prison. Il eût suffi, pour qu'il fût pris, que son nom fût transmis au service de l'identité judiciaire.

Mais, faute de cette indication, l'anthropométrie demeurait impuissante. Son directeur, M. Bertillon, en a donné la raison: «La fiche anthropométrique et la méthode de classement, c'est un livre dans une bibliothèque avec un catalogue. S'il manque au catalogue une indication, le livre peut rester introuvable.»

L'empreinte qu'avait laissée Perugia sur la vitre de la Joconde était celle de son pouce gauche. Or, si la fiche anthropométrique contient bien l'empreinte des deux pouces, c'est l'empreinte du pouce droit qui, avec diverses mensurations, sert pour la classification; c'est donc la comparaison de deux empreintes droites qui permet une identification rapide. Dès lors il était impossible, dans les conditions où l'on se trouvait, d'identifier le ravisseur. Il eût fallu examiner l'une après l'autre les 750.000 fiches classées à l'anthropométrie, en confrontant tour à tour l'empreinte du verre avec toutes les empreintes des fiches, gauches et droites, besogne titanesque.

Au contraire, dès que le service d'identification eut connaissance du nom de Perugia, il acquit immédiatement la certitude qu'il était bien le coupable: la ressemblance, l'identité des deux empreintes digitales gauches était flagrante et saute à l'oeil le moins exercé: neuf bifurcations de papilles exactement pareilles; une autre papille, numérotée 16, qui, après avoir bifurqué, se referme en forme d'amande; une douzaine d'autres, enfin, qui ne se continuent pas, ce sont là des caractéristiques probantes. Et la seule chose inconcevable est que Vincenzo Perugia--qui fut recherché et interrogé, pourtant, par un inspecteur de la Sûreté, dit-on--ait pu échapper à une formalité qu'on avait infligée à des hommes aussi insoupçonnables que M. Homolle lui-même, qui fut la première victime de cette affaire, que M. Leprieur et leurs plus proches collaborateurs.

Agrandissement de l'empreinte, prise Agrandissement de la trace retrouvée
en 1909, du pouce gauche de Perugia. en 1911 sur le cadre de la Joconde.
Les chiffres correspondants sur l'une et l'autre empreinte désignent les fourches et les départs de lignes, caractéristiques, que le service anthropométrique a relevés sur les agrandissements et sertis d'un trait de plume, et qui ont servi de repères pour l'identification.