Un monument vient d'être élevé à Henri Heine dans sa patrie: pour la première fois, une ville allemande s'est avisée, non sans, paraît-il, quelque courage, de glorifier la mémoire du poète de l'Intermezzo, du grand satiriste, ami de la France, dont il fut l'hôte si longtemps. Jamais l'ironie mordante, l'esprit libre et hardi d'Henri Heine ne furent très goûtés, du moins officiellement, en Allemagne; et l'on s'y souvient encore du geste retentissant de Guillaume II, qui, il y a quelques années, exila de sa villa Achilleion, à Corfou, une effigie du poète, placée là par l'impératrice Elisabeth d'Autriche. Un admirateur d'Henri Heine acheta, dit-on, pour une somme fort modique, la statue «indésirable», et après l'avoir offerte, sans succès, à plusieurs municipalités allemandes, la fit mettre dans son jardin, à Hambourg.
C'est, aujourd'hui, l'ancienne ville indépendante de Francfort-sur-le-Mein qui a pris l'initiative de rendre publiquement hommage à l'auteur des Reisebilder. Le monument qui lui est consacré est l'oeuvre du sculpteur Georges Kolbe: il symbolise, d'une manière assez originale, par deux figures, l'une légère, dressée, semble-t-il, en équilibre, l'autre douloureuse, meurtrie, la fantaisie et l'amertume de l'écrivain; un médaillon, où revivent ses traits, est placé sur le piédestal, au-dessus d'une simple inscription: «Au poète Heine».
LES THÉÂTRES
M. Gabriele d'Annunzio, après avoir écrit directement en français des mystères et des pièces légendaires tels que le Martyre de Saint Sébastien et la Pisanelle, s'est enhardi jusqu'à écrire dans notre langue une oeuvre moderne, le Chèvrefeuille, que la Porte-Saint-Martin s'est hâtée de représenter. C'est une tragédie en prose toute chargée de haute poésie; l'action, âpre et violente, se déroule dans une pénombre illuminée çà et là de lueurs; l'héroïne est une sorte d'Électre qui se serait elle-même armée du glaive d'Oreste, ou encore une soeur d'Hamlet. On a écouté avec une respectueuse attention cette oeuvre française du grand poète italien; on en a applaudi les beaux passages, et ils sont nombreux; on a applaudi de même les interprètes, qui ont harmonieusement adapté leur jeu à la noblesse du texte. Mmes Berthe Bady, Henriette Roggers, Nelly Cormon, Andrée Pascal, MM. Le Bargy et Renoir.
Un vaudeville qui peut être vu par tout le monde,--ou presque--c'est Mon Bébé, au théâtre des Bouffes-Parisiens, qui a pour auteur une femme, une Américaine, miss Margaret Mayo, et pour adaptateur en français M. Maurice Hennequin. Les quiproquos les plus rebondissants, les situations les plus abracadabrantes s'y succèdent sans interruption autour de trois bébés de huit jours, lesquels, étant en carton, se laissent manipuler avec une inépuisable bonne grâce. M. Max Dearly se dépense à travers ces trois actes avec la plus exhilarante fantaisie. Mlle Monna-Delza, Mlle Saint-Bonnet et Mme Marcelle Barry, M. Mauloy, contribuent à la joyeuse tenue de l'ensemble.
L'Oeuvre, toujours à l'affût des tentatives les plus originales, nous a fait connaître cette semaine une des productions les plus fameuses du théâtre irlandais, le Baladin du monde occidental, de John-Millington Synge. Cette pièce, qui tient de la comédie et du drame, ne saurait pourtant être qualifiée de comédie dramatique; c'est plutôt un «drame comique». L'humour en est plus que britannique; il est vraiment très irlandais; et il a paru au public parisien un peu fruste et rude. La présentation en avait été faite cependant avec soin et par d'excellents artistes.
Le théâtre Déjazet, où se joua plus de mille fois le légendaire Tire-au-flanc représente depuis quelque temps un vaudeville militaire auquel on peut prédire sans crainte d'erreur une longue carrière. Les Dégourdis de la 11e. de MM. Mouezy-Eon et Ch. Daveillans (pseudonyme qui dissimule une personnalité politique de l'Isère) se livrent au cours de ces trois actes à mille facéties plus réjouissantes les unes que les autres, interprétées avec le plus vif entrain.
LES DIPLOMATES CHINOIS CHEZ NOUS
Le nouveau ministre de Chine à Paris, M. Hoo-Wei-Teh, et les membres de la Légation portant pour la première fois le costume des diplomates «à l'européenne».--Phot. Chusseau-Flaviens.