Dans le village de l'oncle Hansi, il y a trois vétérans de l'ancienne armée française. C'est d'abord le cuirassier Schimmel qui a chargé à Morsbronn. «Ce jour-là, défendant sa terre et son foyer, il a dû faire peur à la mort elle-même.» Les deux autres sont l'ex-canonnier à cheval Georges Becker et l'ancien sergent de voltigeurs Martin Spohr. Tous trois vont ensemble à la messe avec leurs longues redingotes, pareilles comme un uniforme, sur lequel est épingle le ruban du souvenir, strié de deuil et d'espérance. «Ils ne parlent guère pour compenser tous les mots inutiles que l'on dit ailleurs.»
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a chaque année deux fêtes: l'une, qui ne compte pas, la fête de l'Empire; et l'autre qui est une grande joie, la fête patronale, le «Messti». Ce jour-là, c'est, partout, une active confection de tartes et de gâteaux d'Alsace. Ce jour-là, le gendarme prussien inspecte la baraque aux pains d'épice pour voir si on n'y expose pas de mirlitons tricolores... Ah! il y a une troisième fête que j'oubliais, la fête du 14 juillet. Celle-ci, il est vrai, on la célèbre hors du village, à Nancy. Mais on y pense beaucoup au village et il y a toujours des gens de l'endroit, des heureux, des enviés qui s'en vont assister à la belle revue française de la «division de fer».
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a un veilleur de nuit, le père Spinner, un ancien artilleur de la garde qui, aujourd'hui encore, pour faire sa ronde, s'enveloppe dans le vieux manteau d'ordonnance (ces étoffes françaises sont inusables). Il porte une vieille hallebarde, une grosse lanterne et une corne pour sonner les incendies. Autrefois, le père Spinner était un homme très sobre. Mais il a pris une singulière habitude: chaque fois qu'un gros Zeppelin a subi un de ces accidents énormes qui ne coûtent la vie à personne, le veilleur entre à l'auberge et se fait servir un demi-litre de vin. Et c'est ainsi que le père Spinner est devenu ivrogne.
Le village de l'oncle Hansi est un joli village dont les maisons riantes cachent bien des souffrances. Il est l'image de l'Alsace entière et toute l'Alsace, comme un grand coeur, palpite dans les moindres détails de cette admirable page qui clôt l'album:
«... Mon village est endormi; les petits enfants reposent depuis longtemps et rêvent du prochain arbre de Noël, ou de la revue de Nancy. Le clocher tout noir se découpe sur le grand ciel étoile; au loin s'étend le champ de bataille immense et mystérieux et les pierres blanches, sous lesquelles reposent tant de héros, y mettent quelques pâles lueurs. La grande rue est silencieuse; même l'agaçant phonographe du gendarme prussien a cessé de moudre ses airs patriotiques. Un chien aboie. Un autre, plus loin, lui répond. Dans les jardinets qui bordent la route, les lucioles brillent et jouent «à imiter les étoiles». Au loin, un coup sourd éclate dans l'air; c'est le canon de Bitche, où d'incessantes manoeuvres nocturnes tiennent la garnison en éveil... Quelquefois une détonation plus sourde, plus lointaine encore, lui fait écho; elle vient de l'autre côté de la frontière... D'une ruelle débouche une petite lumière vacillante et la voix fêlée du veilleur de nuit égrène lentement son appel. Une seule fenêtre est éclairée: c'est celle du père Vetter. On lui a rapporté de Nancy quelques journaux, de ces journaux interdits en Alsace parce qu'ils feraient aimer la France. Autour de la lampe, quelques paysans sont réunis, et le vieil instituteur traduit, explique. Il parle de l'armée française, des aviateurs, des peuples des Balkans qui ont enfin retrouvé leur patrie. Et, dans la nuit, sa lampe est la seule lumière qui brille dans mon village...»
L'âme d'Erckmann et de Chatrian n'est point morte. Elle vit, ardente, irritée, rajeunie, dans la vérité expressive et très artiste de ces pages d'album et dans la saveur simple de ce texte que fleuronnent symboliquement des petits soldats d'Epinal.
ALBERIC CAHUET.
LE VÉLO TORPILLE
On connaît la théorie de l'entraînement à bicyclette. Elle repose sur ce fait qu'un objet en mouvement un peu rapide (cycliste, voiture automobile, écran, etc.) laisse derrière lui un sillage, une zone où la pression de l'air se trouve légèrement réduite, pendant un instant très court. Si un autre objet, marchant à la même vitesse que le premier, se trouve dans le sillage en question, il n'éprouvera donc qu'une résistance réduite et pourra maintenir sa vitesse au prix d'un travail sensiblement plus faible. Il résulte de là qu'à travail égal un cycliste avec entraîneur marchera beaucoup plus vite qu'un cycliste sans entraîneur; c'est ainsi que le record de l'heure à bicyclette avec entraîneur dépasse actuellement 100 kilomètres tandis qu'il dépasse à peine 43 kilomètres sans entraîneur.
Dans ces conditions, on s'est depuis longtemps demandé si l'on ne pourrait pas augmenter la vitesse du cycliste en munissant sa machine d'un écran ou coupe-vent qui réduirait pour lui la résistance de l'air. Au premier abord, ce procédé rappelle quelque peu celui de Gribouille disposant à l'avant de sa bicyclette un aimant puissant chargé d'attirer cette dernière, mais le procédé est, en réalité, moins absurde qu'il n'en a l'air. Il suffit en effet de construire un écran qui éprouve de la part de l'air une résistance moins grande que le cycliste lui-même. Or, en théorie, rien n'est plus facile et, dès 1892 ou 1893, on vendait chez les fabricants d'accessoires un coupe-vent en mica que l'on fixait au guidon de la bicyclette et qui avait pour mission d'abriter le cycliste.