Tous les employés du ministère, en redingote, se pressaient pour voir le tableau, lorsque le bruit courut que le roi allait venir à son tour rendre visite à la fille divine du Vinci. Bientôt, le salon d'honneur est évacué et, accueilli par des applaudissements chaleureux, S. M. Victor-Emmanuel III offre son hommage admiratif au tableau du grand maître. Le roi, qui est un ami des arts, a déjà vu plusieurs fois la Joconde au Louvre et il exprime à MM. Ricci et Poggi le plaisir qu'il a à contempler de nouveau ce chef-d'oeuvre. Il félicite M. Credaro et ses collaborateurs pour le zèle qu'ils ont déployé.

Après le départ du roi, c'est un long défilé de députés, de sénateurs, de hautes personnalités qui viennent contempler le tableau tant vanté.

Ce matin, jusqu'à 10 heures, les employés des différents ministères eurent à leur tour le privilège de venir jeter un rapide coup d'oeil dans la salle où se trouvait la Joconde, encadrée d'huissiers galonnés. Puis les portes furent fermées. Seuls, quelques privilégiés allaient être admis à assister à la cérémonie de la remise du tableau à l'ambassadeur de France, M. Camille Barrère.

M. Leprieur, conservateur du musée du Louvre, arrive avec M. Corrado Ricci. J'ai le plaisir de lui présenter M. Poggi, le directeur de la Galerie des Offices, à qui il exprime le plaisir qu'il eut en apprenant la découverte de la Joconde, «la vraie, ajoute-t-il, puisqu'il n'y a plus de doute possible».

M. Leprieur, en effet, a procédé avant la remise du tableau à un examen minutieux de la Joconde à un point de vue très prosaïque mais dont le résultat est des plus intéressants. Il prit force mesures, vérifia de nombreux signes particuliers qu'il avait notés dans l'oeuvre de Léonard de Vinci, et toutes ses constatations coïncidèrent exactement avec celles qui avaient été faites au Louvre. Il existe d'ailleurs un dossier cacheté, déposé chez un notaire parisien, qui contient toutes les annotations faites sur les particularités du tableau. Dès que Monna Lisa aura réintégré le musée, on ouvrira ce dossier et l'on procédera à une dernière vérification qui aura pour conséquence, c'est bien certain, de dissiper les doutes des sceptiques les plus endurcis.

La Joconde rendue à la France
va être emportée au palais Farnèse.
Phot. Ch. Abeniacar.

La Joconde a de nouveau été sortie de son cadre, dans le grand salon d'honneur. M. Ricci la tient debout sur la table, autour de laquelle se groupent MM. Barrère, ambassadeur de France, di San Giuliano, ministre des Affaires étrangères; Credaro, ministre de l'Instruction publique; Vicini, sous-secrétaire d'Etat; Besnard, directeur de l'Académie de France; Casaglia, chef du cabinet du ministre de l'Instruction publique; Ollé-Laprune, premier secrétaire de l'ambassade de France; Poggi, directeur de la Galerie des Offices de Florence.

M. Credaro prend la parole et, s'adressant à M. Barrère, il lui dit combien la nation italienne est heureuse de pouvoir restituer à la nation française, qui donna l'hospitalité et prodigua les honneurs au Vinci, fils illustre de l'Italie, dans les dernières années de sa vie, le précieux tableau enlevé aux glorieuses salles du Louvre. «Que Votre Excellence veuille bien, dit en terminant le ministre, recevoir le chef-d'oeuvre du grand Florentin comme un gage d'amitié et de solidarité entre les deux peuples, dans les hautes sphères de l'art et de l'humanité.»

M. Camille Barrère prit à son tour la parole. Assez ému, l'ambassadeur, dans une brillante improvisation, exprima à M. Credaro les sentiments de reconnaissance de la France pour les procédés si spontanément amicaux du gouvernement italien, et sa joie de recouvrer enfin le chef-d'oeuvre d'un homme dont le génie universel a élargi les bornes de l'intelligence humaine.