La lettre du tambour, pourtant, n'en dira pas long, car la consigne, n'est-ce pas, est d'en raconter le moins possible... Il ne faut pas dire où on va. Il ne faut pas dire d'où l'on vient; ni ce qu'on fait; ni en quel lieu l'on s'est arrêté... Et c'est l'orgueil du petit troupier qui va se battre de penser qu'il y a là un secret sacré que la patrie lui confie, et que chacun doit garder pour soi.
Alors quoi dire?... Des choses vagues. «Tout va bien. Ni malade ni blessé. Nous sommes contents...» Puis, des compliments à ceux-ci, un bon baiser à ceux-là... Et ici s'évoquent des images très douces. Ces êtres chers vers lesquels va sa pensée, le petit tambour les voit. Pendant un instant son jeune visage est devenu grave. Un peu d'émoi fait hésiter sa main... Et à-Dieu-va! Dans cinq minutes, le billet au crayon, sans timbre d'origine, prendra le chemin du pays, et c'est en avant que s'élancera la pensée, redevenue joyeuse, du petit tambour!
Le drapeau du 132e régiment d'infanterie allemande,
pris par notre 1er bataillon de chasseurs à pied
à Sainte-Blaise, est exposé à une fenêtre du ministère
de la Guerre, rue Saint-Dominique.--Phot. G.S.
LE PREMIER TROPHÉE
Lundi matin, à 9 h. 45, le colonel Serret, ancien attaché militaire de France à Berlin, se présentait au ministère de la Guerre, en automobile, accompagné d'un officier de l'armée active et de deux sous-officiers de gendarmerie: il venait remettre au gouvernement le premier drapeau pris aux Allemands, le drapeau du 132e d'infanterie, enlevé--au prix de quels prodiges de vaillance!--par les soldats du 1er bataillon de chasseurs à pied, à l'affaire de Sainte-Blaise, Alsace.
Quelques instants après, ce trophée guerrier flottait à une fenêtre de l'hôtel du ministère de la Guerre, au-dessous du drapeau tricolore. Et, la nouvelle de son arrivée se répandant comme une traînée de poudre, la foule accourait, d'heure en heure plus dense, pour le contempler.
Il est, comme tous les drapeaux d'infanterie de l'armée allemande, d'un fond blanc, sur lequel se détache, de la couleur des épaulettes et parements du régiment dont il était l'enseigne--ici, en rouge framboise cerné d'étroites bandes noires--la Croix de Fer, la décoration militaire fondée en 1813 pour récompenser ceux qui avaient servi contre la France, et réformée en 1870, après notre défaite encore. Au centre de cette croix, dans un champ circulaire que surmonte la couronne impériale, un aigle au vol, brandissant dans ses serres la foudre et le glaive, surmonté d'une banderole avec cette devise: Pro Gloria et Patria. Aux quatre angles, le chiffre couronné de Wilhelm II. Et la soie de cet étendard est lourde et superbe, et les broderies en sont opulentes. Des franges d'or scintillent aux trois bords libres, et le chiffre de l'Empereur encore surmonte la hampe.
Tout le jour, des curieux bien sages, presque recueillis, défilèrent, en rangs pressés, devant cette enseigne captive. Le soir elle fut présentée au président de la République, et passa la nuit à l'Elysée dans la chambre de l'officier de service. Le lendemain matin elle était conduite aux Invalides, où elle ne sera qu'un trophée de plus, perdu dans la masse de ceux qui flottent autour du dôme glorieux. Une compagnie de la garde républicains lui faisait escorte.