Le centre d'abatage du troupeau est en principe installé à une station tête d'étapes (terminus de la voie ferrée). On y abat la viande à loisir, on l'y laisse ressuer et on l'expédie ensuite par autobus en des points de rendez-vous fixés par le commandement. De là les officiers d'état-major, désignés à cet effet, dirigent les autobus sur les points de distribution où la viande est délivrée aux officiers d'approvisionnement qui l'emportent dans les voitures à viande réglementaires à traction animale, dont nous avons parlé plus haut, ou dans de simples fourgons. Un autobus pouvant facilement faire 100 à 120 kilomètres par jour, soit un parcours correspondant à six étapes, peut s'éloigner du centre d'abatage de 50 à 60 kilomètres, ce qui correspond à deux ou trois étapes. Le centre d'abatage n'a donc besoin de se déplacer que tous les deux ou trois jours au maximum quand les troupes marchent tous les jours dans la même direction.
Ajoutons que là où le réseau de routes est en bon état les autobus peuvent apporter la viande jusque dans les cantonnements, ce qui évite aux trains régimentaires des fatigues excessives et épargne à la viande des transbordements fâcheux.
Les autobus vont donc contribuer grandement à la défense du pays. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'à la guerre il est trois choses que l'on doit faire tous les jours: marcher, manger et se reposer; parvenir à faire ces trois choses dans de bonnes conditions est souvent plus difficile que de faire la quatrième qui est de se battre et, de plus, on ne se bat pas tous les jours.
Quand les Parisiens reverront leurs autobus, comme les carrosseries en seront hors de service, ils auront alors le plaisir de les voir remplacer par des carrosseries plus larges et plus confortables que la Compagnie Générale des Omnibus a adoptées en principe il y a quelques semaines. A quelque chose malheur est bon.
SAUVEROCHE.
LES TOMBES D'ALSACE
Dessin de L. Sabattier
La terre d'Alsace n'est qu'un vaste champ funèbre, où sont couchés les vaillants dont le courage, vainement, se dépensa pour la défendre et la conserver à la patrie chère à son coeur. La plaine y est jonchée de sépultures à profusion: ici, un tumulus où dorment pêle-mêle des phalanges de héros inconnus; là, quelque stèle dressée au chevet d'un tertre verdoyant; plus loin, une dalle où la mousse efface lentement un nom; des croix de bois dans chaque guéret... Or, depuis quarante-quatre ans ces pauvres morts vaincus dormaient d'un sommeil trouble. Les lourdes bottes du conquérant barbare martelaient la terre où ils reposent; des trompettes hostiles sonnaient au-dessus de leurs têtes comme dans un cauchemar. Et voici que le rêve infiniment doux commence. Des pas plus alertes se pressent, loin encore, mais se rapprochent, sur la route et dans les glèbes; des fanfares plus allègres ont déchiré l'air estival, éveillant dans les profondeurs des tombeaux de longs échos; et sur leurs couches ont tressailli à ces appels belliqueux tous ceux qui tombèrent dans l'inoubliable et fatale guerre, autour du drapeau tricolore. Tous ceux fauchés à Woerth, à Froeschwiller, à Morsbronn, fantassins, cavaliers, cuirassiers épiques, frémissants d'espoir, sont prêts à se dresser à l'appel des clairons de France, ainsi qu'on voit, dans la Revue nocturne de Raffet, les grenadiers et les dragons de l'autre épopée, afin de se mêler, à l'heure du défilé triomphal, aux libérateurs de leurs tombes, aux vainqueurs de demain!