Et il ne se montre pas moins émouvant quand, inondé, pesant de pluie, il a ses étoffes qui collent et qu'il forme un linge épais, humide et solennel, tout spongieux de pleurs, comme fatigué d'avoir essuyé trop de joues maternelles.

A maintes reprises je vais près de lui. Je le comprends. Je le trouve beau, j'entends son clair bruissement et je découvre ses desseins. Quand il s'accroche ou s'empêtre aux volets, je le dégage pour qu'il flotte à l'aise et claque avec plaisir. En sortant de chez moi, je ne puis m'empêcher de me retourner et de lever vers lui la tête, et il me fait signe comme avec un mouchoir teint de sang. Du bout de la rue, quand je rentre, je le distingue entre tous. C'est le mien, et lui aussi me reconnaît. Il garde la maison.

Cher drapeau d'ici, qui ne vas pas au feu, pacifique drapeau du bazar, qui ne pars pas, qui ne risques rien, tu nous mets pourtant au coeur une ample joie, un héroïsme résigné. Tu nous prêches la patience. Tu fais comme nous, tu attends. Tu es l'ami de notre anxiété, tu nous tiens compagnie du matin au soir, tu es l'insigne militaire de notre inaction, tu protèges notre sommeil comme le rideau de notre lit.

Aussi nous ne t'oublierons pas. Quand il faudra plus tard, après la guerre,... te retirer... quelle tristesse et quel déchirement nous aurons!... Je les sens déjà. Le pourrons-nous? Quand, au prix de mille inquiétudes, de mille joies, mille douleurs, à travers toutes les gradations de la bataille et les secousses de la victoire, tu nous seras devenu indispensable, nécessaire... comment ferons-nous pour te perdre et renoncer à toi, pour te ranger, ainsi qu'un meuble désormais inutile et n'ayant plus de raison d'être? Te remettrons-nous au sixième, dans la chambre de débarras, avec les malles et les vieux cartons? Quel sacrilège! Non, tu resteras dans l'appartement, à portée de notre pieuse caresse, en une place discrète et privilégiée, près des portraits de nos parents défunts et des reliques de famille... Et nous te sortirons souvent, car grâce à Dieu les autres drapeaux, ceux des champs de bataille, nous auront fait d'ici là des quantités de splendides anniversaires que tu seras, toi, l'humble et le civil de la fenêtre, chargé de célébrer, avec tes couleurs toujours pimpantes et fraîches de fête publique...

La Pologne... Jusqu'à ce matin l'on n'avait qu'à toucher ce mot, à le heurter, pour produire de la tristesse... La Pologne...! J'ai encore là, au fond de l'esprit, comme en un livre relié en chagrin noir, toute la longue suite d'images que depuis ma petite enfance évoquait d'abord ce nom désolant et désolé, images saisissantes et rudes à la façon des gravures sur bois d'un poème épique et populaire, tableaux d'âpre héroïsme et de sombres douleurs, de révoltes acharnées, de souffrances qui s'étendaient à perte de vue... dans les steppes mornes et profondes du passé... L'histoire et le roman de la Pologne, sa légende et sa vérité, ses fresques, ses galops fous, sa poésie, ses chants de guerre et ses complaintes d'esclavage, tout cela aussi, pendant des années, m'avait passé, repassé par la tête comme sur le sol d'un pays cent fois battu... Bruits des éperons et des chaînes, éclairs des sabres et des faux, chocs des cymbales, nerveuse splendeur des épaules d'où s'éploie comme une aile en velours la flottante pelisse, cuir pourpre de la botte, orgueil du bonnet de fourrure, choeur des exilés, parades sous les plumets et les aigrettes, magnificences dans l'air froid... Ah! que vous m'étiez choses familières, prêtes sans cesse à vous lever, à briller, à résonner, à vous pavaner pour mon spectacle au premier signal...! Vous faisiez aussitôt cortège aux morts illustres qui vous suscitaient; vous répondiez en cliquetis à leur appel. Le nom de Sobieski suffisait à vous rallier des quatre coins comme des escadrons.

Et Pologne était un mot qui, après avoir eu des sonorités prolongées de gloire, avait fini peu à peu par se réfugier dans l'expression du malheur. Il tintait comme un glas. Rien qu'en le détachant on le faisait tomber en cendres. C'était un mot d'abattement, de désespoir et de sépulcre, un mot qui glaçait le coeur et tranchait la gaieté. Jamais personne n'a pu rire en disant: la Pologne... On devenait grave et réfléchi à son accent, en sa présence, comme devant un moribond qui ne peut pas mourir. Il y avait enfin au-dessus des mille sentiments qu'agitait l'idée de Pologne, et, les dominant tous, une gêne affreuse, une peine secrète, la conscience d'une injustice accablant à la fois ceux qui en étaient les victimes innocentes et ceux qui en étaient les exécuteurs pensifs et apitoyés...

En un instant tout a changé. Ces impressions centenaires ne sont plus qu'un mauvais rêve évanoui sur les eaux de la Vistule... Une aube se lève, comme un baptême de clarté... La Pologne, tout à coup, tressaille et se sent revivre. Ses flancs endoloris se raniment comme pour un enfantement qu'ils n'espéraient plus. Le tsar magnanime a tourné vers elle son sceptre libérateur et les paroles du grand-duc Nicolas retentissent, montent, se frappent dans le ciel comme des inscriptions miraculeuses, prennent le large à travers les immenses plaines, soufflent ainsi qu'un divin coup de vent sur les pâturages, les interminables rives, sur les forêts de Lithuanie, sur les arbres et les fronts courbés qui se redressent pour recevoir la proclamation des espaces...--«Polonais...! l'heure a sonné où le rêve sacré de vos pères...» Ah! le vaste langage! La souveraine élévation de voix...! Le verbe d'ivresse! Quoi de plus exaltant, de plus beau que le lancement de ces assurances magnifiques fait par le généralissime, à cheval, debout sur ses étriers, au seuil même du royaume d'infortune et de courage, avant d'entrer à plein poitrail dans les blés de la gloire!

Enfin ces promesses prennent toute leur solennité grandiose et généreuse à l'heure auguste, à la minute choisie où elles tombent... et c'est une épée, l'épée tirée et tendue pour la bataille, qui prend l'engagement, qui tient lieu de plume, qui signe, qui apporte à la Pologne la paix, la fraternité... Ce sont des bras armés, armés pour la plus sainte et universelle cause, qui s'ouvrent à la soeur meurtrie. Il n'y a pas de condition meilleure pour un embrassement.

Ressuscite donc, Pologne, au passage des chevaux russes! Ton nom n'est plus triste aujourd'hui. Oublie tes vieilles luttes... Ne pense qu'à demain. Les morts immortels sont joyeux. Leurs os remuent. Kosciusko court et bat des mains aux champs de Cracovie... Tout ruisselant sous le schapska, Poniatowski, maréchal de France à Leipzig, ressort en nageant à larges brassées, le soir, des flots de l'Ellster... et je suis sûr d'avoir entendu cette nuit, par le clair de lune, chanter au piano l'âme en pleurs de Chopin.