17 août.--Je viens de voir un autre «drapeau de fenêtre», le premier pris à l'ennemi... exposé rue Saint-Dominique, au ministère de la Guerre.

Dès que l'on arrive à la porte d'entrée, on l'aperçoit et il occupe tout. C'est lui. Il est à la croisée d'honneur du milieu, étendu, tiré de côté par un fil afin qu'il s'étale en grande largeur dans toute sa détresse, qu'il n'essaie pas de se cacher, que l'on n'en perde rien... Avec ses quatre branches de croix, rouge framboise et bordée de noir, sur fond blanc, et ses ors atténués déjà, comme amortis par la honte, il offre une beauté funèbre. Il a l'aspect des étendards d'autrefois, et deux épais glands d'argent sont attachés à des tresses, en haut de sa hampe, comme les embrasses d'un lourd rideau.

Mais ce qui frappe, et ne peut s'exprimer, c'est son air d'abattement et de chute. Malgré qu'il soit en montre à la plus marquante place, pour le bonheur d'un peuple qui se précipite à le découvrir, son exposition l'humilie, le rabaisse. En se réjouissant, on ne peut s'empêcher de le plaindre de finir ainsi, aux barreaux où il donne l'impression d'être vraiment pendu, comme une loque humaine de Montfaucon, comme un gibier prêt à se décomposer lentement aux vers et à la poussière des âges, sous la voûte destinée à devenir son tombeau. Il est exténué, rompu, rendu, ne voit plus, ne sent plus, corps vide, inanimé... qui a tout perdu, jusqu'à l'honneur... Et sa dégradation renforce notre orgueil.

Nous nous le représentons tel qu'il était hier, porté au-dessus des têtes prussiennes et paraissant sûr de lui même, se croyant bien tenu par les deux robustes pattes teutonnes auxquelles on l'avait confié,... puis tout à coup, ébranlé, se courbant sous l'attaque, allant de droite et de gauche, ramant, oscillant, plongeant dans la mêlée, tombant et puis se relevant, lâché, pris, repris après une ruée atroce, ou bien quitté au premier sang, abandonné tout de suite aux bras et à la victorieuse convoitise de nos chasseurs... A présent il est une chose, un morceau de butin, il ne jouera plus jamais à «faire l'écusson» sur le ciel allemand. Il est pris. Et il ira demain se fixer au mur de la chapelle royale, ainsi qu'un grand papillon diapré, le corps percé par une épingle.

LE THÉÂTRE DES OPÉRATIONS EN ALSACE ET EN LORRAINE.

[Agrandissement]

Cette carte complète celle du théâtre des opérations en Belgique publiée dans le dernier numéro (page 125).--Le signe [sabres croisés] indique les points où des combats se sont livrés.--Les noms soulignés sont ceux des villes et villages qu'avaient atteints les troupes françaises en Alsace-Lorraine, au commencement de cette semaine.

Je suis resté, songeant de longues minutes, dans la cour où ce malheureux endurait l'horrible honneur du pilori. Sur le trottoir la foule, accourue de partout, le voyait, riait, laissait éclater et monter à son front toutes les manières de sa joie... Et par moments, des officiers, des généraux, très dignes, traversaient l'espace vide, montaient l'escalier de pierre, comme pour aller à une importante visite... et s'arrêtaient en haut, sur le palier, près du captif inerte et résigné. Ils le regardaient, l'enveloppaient de toute leur pensée, prenaient un de ses bords entre leurs doigts comme pour tâter de quelle étoffe était faite l'âme ennemie... Et quand ils l'avaient ainsi toisé, sans mot dire, ils redescendaient, le coeur et les yeux pleins de récompense.