Alors, je proteste avec indignation. Je protesterais même, si j'avais l'assurance que des coups de feu étaient partis des maisons de Louvain sur les troupes allemandes, parce qu'ils n'excuseraient pas les abominables meurtres qui ont été commis sur des innocents et l'incendie qui a dévoré, non pas une partie d'une ville, mais une ville entière. Le soleil s'est levé quatre fois pour illuminer les nuages de fumée qui planaient sur Louvain.

Et voilà que, maintenant, saigne le tendre coeur du kaiser rouge! Voilà qu'il choisit un arbitre!

Il y a six semaines, l'homme de Berlin se moquait de l'opinion de l'Amérique: aujourd'hui, il ne la néglige plus. Serait-ce l'approche de la Justice qui rembrunirait déjà son front et courberait ses épaules?

Puisqu'il se préoccupe du sort infligé aux innocents, nous nous faisons un devoir ici de livrer sans retard au monde civilisé la véridique histoire des derniers jours d'une cité sur les cendres de laquelle saigne inutilement le coeur d'un roi de Prusse.

LA DERNIÈRE NUIT DE LOUVAIN

Dans ce qui fut Louvain, il n'y a plus un homme, plus une femme, plus un enfant, et la Dyle et son canal ne reflètent plus que des murailles écrêtées et des poutres noircies qui menacent le ciel. Il y a des rues qu'on ne retrouve plus: des maisons sont tombées dedans; une grille, un panneau de cloison les ferme;--on croirait qu'il s'agit d'une ancienne cour ou d'un ancien jardin. Et partout, éclatés ou gonflés, pourrissant sous les nuages mouvants des mouches, des cadavres de chevaux, ou bien des corps à demi calcinés que de rares voyageurs viennent reconnaître, enveloppent et emportent. Ce ne sont pas des corps de soldats allemands, ni des corps de soldats belges ou d'alliés; il a pourtant été tué beaucoup d'Allemands dans la nuit du mardi 25 août au mercredi, mais on les a fait disparaître. Quant aux soldats alliés, nulle trace de leur passage n'a pu être relevée au lendemain de la nuit tragique qui a été la dernière nuit de Louvain. Aucun fusil belge, anglais ou français n'a parlé, et les civils qui, quelques jours plus tard, ont été accusés d'avoir fait le coup de feu sur les troupes s'étaient terrés dans leurs maisons. Il n'y a eu que des soudards, ivres à crever, qui se sont entre-tués. La dernière nuit de Louvain n'a été héroïque pour aucun combattant, elle n'a été qu'une effroyable nuit de saoulerie, de bagarres, d'incendies et de meurtres, une nuit dont l'officier général commandant la place a voulu effacer le souvenir par le feu. Mais le feu qu'un abominable brigand allume ne peut rien purifier, rien évaporer. Des ruines s'érigent qui racontent, phrase à phrase, le drame d'où elles ont surgi; et le souvenir de l'injuste anéantissement d'une ville demeurera impérissablement et prendra sa place dans la longue série d'attentats que des brutes auront commis contre l'humanité et qu'ils auront--il faut s'en persuader pour conserver les germes de notre idéal--qu'ils auront payé de l'existence de leur exécrable race.

Un groupe d'incendiaires, manifestement satisfaits de leur ouvrage et posant complaisamment devant un photographe hollandais.

De Louvain, il ne subsiste plus que l'Hôtel de Ville et l'église Sainte-Gertrude, les deux témoins les plus magnifiques de l'ancienne cité. Dominant ce champ de cendres et de décombres, ces deux témoins-là, nés du génie de la paix, contemplent ce que le «génie» d'une bande de vandales a pu accomplir entre un coucher et un lever de soleil. L'Ecole des Arts et Manufactures, l'Ecole d'Agriculture, l'Université, tout a été détruit. De toutes ces forteresses pacifiques, ce sont les 100.000 volumes et les manuscrits de la Bibliothèque qui ont résisté le plus longtemps à la rage des incendiaires. La pensée humaine, qu'on avait accumulée là depuis plus de cinq siècles, s'est défendue rayon par rayon, livre par livre, jusqu'à ce que les bidons d'essence triomphent de leur entêtement.

Quelques maisons isolées avaient été sauvées: on y a mis le feu. Quatre jours plus tard, on s'apercevait que les usines de Dyle et Bacalan n'étaient pas complètement détruites; on envoyait un peloton d'incendiaires pour les achever. Maintenant, c'est fini. Samedi soir 29 août, quelques volutes de fumée s'élevaient encore au-dessus des ruines. Depuis, tout est entré dans l'immobilité de la mort. Quand une voiture se présente pour traverser la ville, les sentinelles qui gardent cette région infernale se dressent et crient: «Arrière!» On ne peut passer qu'à la condition de prouver qu'on avait là un parent ou une maison,--un parent dont on souhaite relever la dépouille, une maison dont on veut visiter les ruines.