CE QUI FUT LOUVAIN.--Les Allemands, par un reste de pudeur, ont respecté l'Hôtel de Ville, joyau du quinzième siècle; mais de Saint-Pierre (au fond), comme de l'Université, il ne reste que les murs.--Phot. N. J. Boon, Amsterdam.
J'ai vu un bourgeois de Bruxelles qui avait obtenu l'autorisation de se rendre sur ce qui fut Louvain pour y chercher le corps de son beau-père. Il l'a retrouvé, étendu sur le seuil de sa demeure: près de lui, était couché le corps d'un enfant,--son petit-fils. Le drame était facile à reconstituer: le grand-père et le petit-fils, surpris par l'incendie, avaient tenté de quitter leur maison; des soldats qui parcouraient les rues les avaient fusillés dès le premier pas, parce qu'il était interdit aux civils qu'on avait consignés chez eux de sortir de leur demeure. Pendant qu'ils s'y trouvaient, on lançait des bidons d'essence dans les habitations; il fallait donc ou qu'ils se laissent brûler, ou qu'ils se fassent tuer. Ceux-là s'étaient fait tuer: un vieillard de 75 ans et un enfant de 14 ans.
Et, pour tant d'horreurs, il n'y a pas une excuse, il n'y a pas une explication, il n'y a rien qui puisse atténuer l'effroyable responsabilité de cette destruction. Le mercredi 19 août, les Allemands faisaient une entrée triomphale dans Louvain, sans coup férir. On les logea chez l'habitant; ils se montrèrent polis. Tout se passa bien jusqu'au mardi 25 août. Néanmoins, depuis deux jours, les hommes buvaient sans mesure. Dans l'après-midi du 25 août, des bagarres commencèrent à éclater entre eux, rue de la Station, sur la Grand'Place, un peu partout. Et voilà que dans la soirée, vers cinq heures et demie, on perçut une canonnade lointaine, qui se rapprocha, mais demeura--au dire de témoins dignes de foi--distante de cinq à dix kilomètres de la ville. A six heures et demie, il y eut une «proclamation» du commandant des forces allemandes qui, laissant prévoir qu'une bataille de nuit était imminente, ordonnait que toutes les fenêtres fussent fermées (volets ouverts, rideaux enlevés) et qu'une lumière éclairât chacune d'elle. La porte des maisons devait demeurer grande ouverte, le couloir ou la pièce d'accès largement éclairée. Enfin il était interdit aux habitants de se montrer dans la rue ou aux fenêtres et de traverser le couloir de leur maison. (Les Allemands ont de ces précautions; j'ai vécu pendant plus de quinze jours avec eux et je puis affirmer qu'ils n'abandonnent rien au hasard, particulièrement quand il s'agit de garantir leur vie.)
Un habitant de la rue de la Station--le père Catala, supérieur de l'école espagnole--m'a rapporté que vers sept heures, le soir de ce 25 août, étant allé trouver les soldats qu'il logeait, il leur sourit tristement en leur faisant comprendre, par geste, qu'on devait se battre au loin. Mais les hommes, qui étaient sur leur lit, clignèrent de l'oeil, montrèrent leur coussin, rirent de bon coeur et se recouchèrent.
Un peu après sept heures, les soldats qui étaient attablés dans les estaminets et dans les maisons particulières se mirent à boire effroyablement: un combat semblait prochain, il fallait se donner du coeur au ventre.
Vers sept heures et demie, rue de la Station, le père Catala distingua le bruit d'une dispute entre Allemands.
Soudain, un coup de fusil éclata, aussitôt suivi d'un autre et la fusillade gagna la ville. A partir de ce moment, on ne cessa de tirer de partout,--rue des Chevaliers, rue des Récollets, rue de Namur. On entendait des cris, des protestations, des supplications.
Rue de la Station, le père Catala s'en fut retrouver ses militaires; il les vit debout, anxieux, semblant ne rien comprendre à l'aventure et semblant, surtout, ne pas être pressés de sortir de la maison. A cet instant, le frère convers de l'institution accourut pour informer son supérieur qu'une maison brûlait. Le père sortit par le jardin, vit la lueur de l'incendie, retourna près de ses soldats, mais ne les trouva plus.
A dix heures, tout le quartier de la gare était en feu.