Près de la roue demi-brisée d'un des caissons, un calot gris gît, tout brun de sang, percé d'un seul trou, presque au milieu: en voilà un, du moins, qui n'a pas dû souffrir.
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Nous sommes entrés à Château-Thierry comme la nuit allait tomber. La mélancolie du jour déclinant ajoutait encore à la tristesse de la ville désertée, portant de toutes parts les traces du sac. Seules les maisons dont les hôtes étaient demeurés ont été respectées,--et encore!... Si nous n'avions trouvé l'hospitalité au plus accueillant des foyers--chez le propre petit-fils d'Alexandre Lenoir, le fondateur du Musée des Monuments français, le sauveteur de tant de trésors d'art--nous eussions, je crois bien, dîné par coeur et couché à la belle étoile.
Au bout du jardin de cette maison bénie, la Marne est à demi barrée par une étrange épave qui, à notre réveil, scintille au soleil levant. A l'arrivée des Allemands, une péniche chargée de pétrole était là mouillée. Et plutôt que de voir tomber en leurs mains une cargaison en ce moment précieuse entre toutes, le marinier, âme de vigoureuse trempe, y a mis le feu. Le bateau a flambé comme une allumette et sombré. Une partie des bidons ont été ainsi préservés; on les retire maintenant de l'eau, heureux, en ces temps, de les trouver.
Je viens de dire qu'on avait respecté à peu près, ici les foyers qui n'avaient pas été abandonnés. On a mis même, parfois, à les protéger, des préoccupations de délicatesse dont nous trouvons la preuve évidente chez nos hôtes. Sur l'un des panneaux peints du vestibule, un grand paysage classique, verdoyant et touffu, une main qui s'appliquait avait écrit, d'une calligraphie correcte de sergent-major: Bitte nicht plundern--«Prière de ne pas piller.» Touchante expression de la gratitude de garnisaires pas trop mufles! On doit retrouver là l'écho des amabilités excessives, gênantes, que nous manifestaient ces gens d'outre-Rhin, aux jours pas très lointains où ils aspiraient à nous conquérir autrement que par le fer et par le feu.
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Depuis la veille au soir, nous percevons au loin le grondement du canon. C'est sa sourde rumeur qui nous attire; et, pour l'entendre d'un peu plus près, nous repartons en hâte, sitôt levés.
Il semble qu'on suive toujours la même route. Dans cette rapide succession de sites et d'horizons, les images des choses entrevues se superposent et se confondent. Toujours, sur le terrain des combats, les mêmes boîtes de métal scintillant au soleil, les mêmes débris, traces du bivouac, les mêmes troncs hachés. Dans ces bois, dans ces champs errent encore des fuyards égarés, ne sachant plus à qui se rendre, comme au pied de ces meules, derrière ces buissons, bien des morts gisent sans sépulture.
A chaque halte, le bruit que guettent nos oreilles se rapproche. Ce n'était, le matin, qu'un roulement confus, pareil à celui d'un lointain orage au fond d'un ciel d'été. Maintenant, les coups sonnent plus sec, distincts, doublés en sourdine par l'écho. Bientôt, le bruit régulier du moteur ne les couvrira plus.
Et voici qu'à notre gauche, nos yeux attentifs ont distingué, au front de la colline, un blanc panache montant dans l'azur pâle du matin. Fumée d'incendie, avons-nous pensé d'abord... quelque ferme, un village que les sauvages ont brûlé encore. Mais le léger flocon tombe et s'évanouit, aussitôt remplacé au ciel, un peu plus loin, vers la droite, par un autre, puis deux, puis trois... Bientôt, c'est toute la crête devant nous qui s'empanache de fugaces vapeurs, dissipées sitôt qu'apparues, tandis que la grande voix du canon s'enfle en un grondement presque ininterrompu. La bataille est là, à quelques kilomètres de nous;--et le soir, en effet, nous allions savoir, à ne pas douter, combien nous étions passés près de l'arrière de nos positions.