Les villages, non plus, n'ont point été pillés; et les paysans, qui connaissent le sort de certaines localités voisines, saccagées de fond en comble, Etrépilly, maintes autres, s'émerveillent de leur fortune. En d'autres lieux, la sauvagerie teutonne se donna plus libre carrière, hélas!

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La Ferté-sous-Jouarre a connu les pires transes, l'occupation féroce, le bombardement--par les amis, par les alliés, accourus à son secours--les incendies allumés par les Prussiens en fuite. Ses deux ponts, à elle aussi, ont sauté, détruits par l'ennemi soucieux de s'assurer une retraite relativement calme. La Marne, d'habitude si souriante ici, se déchire à des poutres de fer tordues, bouillonne contre des pierres écroulées dans son lit, et son flot vert reflète les murs noircis par la flamme du pétrole, les combles décoiffés d'une demeure de belle ordonnance, château devenu couvent, que les Allemands ont brûlé en se retirant. Aux murs des terrasses verdoyantes où de placides bourgeois, naguère, promenaient leurs rêveries, se voient les égratignures des balles, et le jet circulaire des mitrailleuses a fauché les ifs et les fusains bien taillés des jardins au bord de l'eau. On rougit, comme d'un sacrilège, de se souvenir, sur les ruines de cette jolie cité ravagée, que Jeanne Poisson, marquise de Pompadour, vit le jour en ces lieux...

Pourtant l'accueillante petite ville renaît à l'espérance, sinon déjà à la joie. Elle est pleine, aujourd'hui, d'une martiale animation de bon augure. Des soldats anglais la traversent, s'en allant au front, des troupes toutes fraîches--pour le moment où nous y passons--des artilleurs, d'une allure superbe à cheval, dont d'aucuns arborent à leurs genoux, comme autrefois, dit-on, les majas espagnoles portaient à la jarretière le poignard destiné à défendre au besoin leur vertu, des cuillers et des fourchettes luisantes toutes neuves, et d'élégants couteaux à manches d'os fichés dans leurs bandes molletières. Et tout cela vous a un air galant, un air gentleman en diable, et qui ravit d'aise.

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Montreuil-aux-Lions fut aussi, l'avant-dernière semaine, sous la botte allemande. Cauchemar effroyable dont la chétive bourgade, accrochée au flanc d'un couteau, s'éveille à peine. Enfin, les Anglais s'approchèrent, poursuivant leur marche en avant. Un combat très vif s'engagea.

Pendant la journée presque entière, une batterie de sept pièces, fort habilement défilée, ennuya bien nos amis. Vers 5 heures, résolus à en finir vite, ils souhaitèrent d'être dûment fixés sur l'emplacement de ces canons gênants. Un aéroplane parut au ciel, survola la plaine et les bois. Une heure après, c'en était fait: les sept pièces de Krupp s'étaient tues. La partie était gagnée de haute lutte. Les Allemands se repliaient. Dans les champs avoisinants, des tertres attestent quelle hécatombe il y eut là.

On nous dit: «Les canons y sont encore. Venez les voir». Un raidillon nous conduisit au milieu des boqueteaux qui abritaient de tous côtés la batterie. Des tranchées coupent les glèbes, jonchées d'épaves de toutes sortes, havresacs velus, marmites d'aluminium, casques bosselés et troués, pansements ensanglantés,--et jusqu'à un album de pendules, dont les feuillets illustrés se dispersent au vent. Mais de canons, plus. «Les Anglais seront venus les reprendre cette nuit», murmure notre guide.

Du moins les sept caissons demeurent, et, alentour, des obus détériorés, criblés de balles de shrapnells, laissant voir, dans les gargousses éventrées, leurs fagots de poudre.

L'homme qui enterra les morts est là. Il certifie que pas un des servants n'échappa. A chaque pas il décrit, avec des gestes tragiques, l'attitude des corps qu'il ramassa. Ce fut une belle besogne et qui faisait honneur aux pointeurs britanniques.