DE REIMS A LA WOËVRE

Au centre, c’est-à-dire dans la Champagne pouilleuse, étendue de Reims à l’Argonne, le calme parut un moment se faire. Les Allemands, ayant envoyé la plus grande partie de leurs troupes entre l’Oise, la Somme et la Scarpe, se bornent à occuper les lignes de retranchements qu’ils ont entaillées dans la craie. Nous ne les en délogeons que peu à peu. Ainsi progressions-nous mercredi vers Berry-au-Bac, c’est-à-dire au pied des hauteurs de Craonne et du Laonnais.

Plus importants sont les événements du côté de l’Argonne, et par Argonne il faut entendre non seulement la forêt de ce nom, mais tout le pays étendu depuis la plaine champenoise jusqu’à la Meuse. L’armée du kronprinz apparut comme bloquée entre le fleuve et la région forestière; un de ses éléments les plus importants, le 16e corps, effectuant un mouvement malaisé à comprendre, a subi un grave échec. Engagé dans la partie de la forêt d’Argonne comprise entre Varennes et la vallée inférieure de la Biesme, vers Vienne-le-Château, partie de la grande sylve que l’on appelle bois de la Gruerie, il a été rejeté sur la route de Varennes à Vienne-le-Château qui parcourt un de ces plis ou échavées dont la forêt est sillonnée. C’est ce que l’on appelait jadis le défilé de la Chalade.

Sur la Meuse, des événements imparfaitement connus se sont produits; des forces allemandes venues de Metz ont voulu tendre la main à l’armée du kronprinz. Grâce à leur nombre, sans doute, à leur tactique de ruée furibonde, sans compter avec les pertes, les ennemis ont pu forcer les Hauts de Meuse dans leur partie la plus étroite et arriver à Saint-Mihiel, pour y tenter le passage de la Meuse. Ces efforts ont échoué, les ponts jetés par l’ennemi furent détruits, aucun élément n’a pu prendre pied sur la rive gauche. Pendant ce temps, des troupes françaises venaient du Sud, c’est-à-dire de la région de Toul et de Nancy, tandis que d’autres accouraient probablement des parages de Verdun, et la colonne allemande allongée entre Apremont-de-Woëvre et Saint-Mihiel se trouvait menacée.

Nos forces montant du Sud à travers la plaine de Woëvre ont refoulé les éléments ennemis qui l’occupaient jusqu’au delà d’une ligne formée par la route de Commercy à Pont-à-Mousson; les avant-gardes atteignaient bientôt le village de Seicheprey, au cœur de la Woëvre; puis nos troupes descendaient dans la vallée du Rupt de Mad. Depuis lors, elles n’ont pas cessé d’avancer, assez lentement toutefois.

Quant à l’extrême aile droite de nos armées, région de Nancy, Lunéville, Saint-Dié et chaîne des Vosges, le plus grand mystère règne sur ce qui s’y passe. Situation inchangée, se bornent à dire les communiqués, mais nous ne savons rien de la situation à laquelle fait allusion ce mot inchangée.

EN BELGIQUE

En Belgique, les opérations militaires se résument presque entièrement dans les attaques contre Anvers. Les Allemands déploient devant cette place un acharnement qui s’explique par le caractère de réduit suprême offert à la principale armée belge par le camp retranché. Ils n’ont peut-être ni les hommes ni le matériel nécessaires pour un siège régulier précédé d’un investissement. Le rayon défendu par les forts détachés les plus éloignés représente en effet un circuit de 100 kilomètres; il faudrait plusieurs armées pour opérer l’investissement. Aussi les Allemands s’efforcent-ils d’enlever un ou deux des forts extérieurs, de façon à atteindre la seconde ligne formée par les forts du général Brialmont.

Anvers, on le sait, est sur l’Escaut; ce fleuve reçoit, au Sud de la ville, le Rupel, formé par la Dyle et la Nèthe. Le fleuve et les rivières affluentes constituent un fossé précieux pour la défense de la région fortifiée. En amont de la jonction du Rupel, le territoire, au Nord de l’Escaut, jusqu’à la frontière des Pays-Bas, est très étroit; en outre, il est encore rétréci par la zone de terrains inondables étendus au Nord de Saint-Nicolas. Cette bande de terrain est la ligne de retraite de l’armée belge vers l’Ouest, dans le cas où elle voudrait évacuer Anvers pour aller tenir campagne dans les deux provinces de Flandre ou en France; aussi les Allemands ont-ils tenté des efforts inouïs pour franchir l’Escaut et faire du côté de l’Ouest le blocus de la place. De là leur acharnement contre Termonde, qui possède les derniers ponts fixes sur le fleuve, et l’incendie de cette pauvre ville, coupable d’avoir empêché tous les mouvements de l’ennemi.