Une auberge est remplie de soldats de toutes armes; ils sont gais en dépit des souffrances endurées. Leurs uniformes, neufs il y a quelques semaines, sont déjà fripés. Des sous-officiers, bonnet de police au vent, se font la barbe en plein air. Ils deviennent loquaces devant le café bien chaud. Ecoutons leurs récits de guerre. Un dragon parle du dernier engagement; un artilleur raconte comment il a échappé à la mort; mais un petit sergent interrompt ces histoires: «L’autre jour, dit-il, je me trouvais avec une cinquantaine d’hommes, sur une grande diablesse de route, entourée de champs plats comme la main. Tout d’un coup, à un tournant, les Boches, bien abrités dans leurs tranchées, nous reçoivent avec un feu d’enfer! Nous ripostons, mais les camarades tombent comme des mouches. Ce n’était pas tout ça, il fallait se tirer de là! Un fossé longeait la route, pour aboutir, 100 mètres plus loin, à un remblai couronné d’une haie. Pas bien profond, ce fossé, et plein de cadavres d’hommes et de chevaux! N’importe, je crie: «Tout le monde là dedans, à la file!» Les premiers ne se baissaient pas assez; ils sont vite ratissés, et nous sommes obligés de passer sur leurs corps tout chauds pour avancer. Lorsque le restant put arriver vers l’abri, nous étions couverts de sang et de boue, et tellement affreux que nous n’osions plus nous regarder...»
En route pour Compiègne... La belle forêt n’a pas souffert. Les grands hêtres aux majestueuses frondaisons abritent des fougères d’un magnifique brun rouge; mais les réalités brutales détournent vite notre attention de ce spectacle harmonieux. Des chevaux aux plaies horribles nous croisent; des cavaliers démontés regagnent d’un pas lourd leur casernement. Voici un long convoi de prisonniers, encadré de gendarmes.
A Taillefontaine, le bruit du canon se rapproche; les panaches des obus, au loin, tachent de ronds blancs le ciel gris. La campagne, très découverte ici, semble abandonnée; seuls des chevaux échappés de la bataille paissent dans les champs; les nuages, lourds de pluie, sont échancrés au bas de l’horizon par une barre de pourpre sanglante.
Comment les Allemands avaient transformé en retranchements les soubassements des grilles du parc de Compiègne.
Voici l’imposant château de Pierrefonds. Ses hautes tours se dressent dans le ciel. Au pied des murailles, défile interminablement de l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie. Quel étrange contraste que cet appareil de guerre moderne devant ce château féodal!
21 septembre.—Compiègne, pendant l’occupation allemande, n’a presque pas souffert, grâce au sang-froid et au courage de M. Martin, adjoint au maire, et de M. Gabriel Mourey, conservateur du palais.
Lorsque, brusquement, les Allemands pénétrèrent dans la ville, M. Mourey se trouva séparé du palais par une troupe compacte d’ennemis envahissant la place. Malgré les menaces, il put se frayer un passage et arriva assez à temps pour recevoir l’état-major. Il se nomma et dit simplement: «Je mets ce palais et les richesses qu’il contient sous la sauvegarde de l’armée allemande.»
Néanmoins des officiers, en visitant le château, emportèrent quelques «souvenirs»; mais aucun objet de grande valeur ne fut soustrait.