L’aimable conservateur nous accompagna dans le grand parc. La télégraphie sans fil y est installée avec ses appareils compliqués. Le sergent de service nous apprend qu’il lui arrive parfois d’enregistrer des dépêches allemandes. Tout au bout de la grande allée, les Prussiens avaient établi des retranchements en utilisant les murs de soubassement des grilles, renforcés par des mottes de terre et de gazon; plus loin, ils ont entassé, les unes sur les autres, des tables d’écoliers, afin de pouvoir tirer par-dessus le mur d’enceinte.
Dans la ville, seul l’hôtel des Postes a été saccagé. A coups de pioche, on a brisé tous les appareils télégraphiques et téléphoniques, alors que la rupture d’un câble suffisait pour les immobiliser.
On nous conseille d’aller visiter Ch...-au-B..., naguère charmante localité des bords de l’Oise. Là, c’est la dévastation; les trois quarts du village ne sont plus que ruines calcinées. Ces ravages ont été commis, dit-on, pour punir un boulanger de la localité qui avait refusé de faire du pain pour l’ennemi. Cependant, au milieu de ce chaos, on remarque quelques maisons restées intactes et on lit sur leurs portes ces mots, en allemand, tracés à la craie: «Braves gens; ont tout donné; épargnez leurs demeures.»
Le bureau téléphonique de Compiègne après le passage des Allemands.
M. Mourey nous avait priés de voir en passant si la villa de l’éditeur Ollendorff, son ami, était encore debout. Cachée dans les arbres, la villa est intacte. Le jardinier accourt à notre appel: «Ah! messieurs, les Prussiens ont pillé tout le linge et les confitures!... Heureusement qu’ils n’ont presque rien cassé!... A peine revenu de ces émotions, je jardinais, lorsque surgit tout à coup devant moi un grand diable d’Allemand, un déserteur sans doute, qui me met son revolver sous le nez en criant: «Brot, wein!» (pain, vin), tout en me palpant pour s’assurer que je n’avais pas d’armes. Sans quitter son revolver, il but et mangea ce que je lui présentais. Ce ne fut pas tout: il prit un bain dans la baignoire de madame, puis changea de linge en enfilant une chemise de monsieur. J’en tremble encore!...»
Pour revenir vers Compiègne, nous empruntons une autre route sillonnée de convois de blessés: charrettes de paysans réquisitionnées, voitures de livraison, etc. Deux grands bœufs traînent un tombereau rempli de paille sur laquelle gisent des turcos blessés.
22 septembre.—Ce matin, par un temps délicieux, nous allons, par la route de Soissons, assister, des hauteurs de la forêt, au duel d’artillerie. Le chemin est encombré de réfugiés, femmes, enfants, vieillards, portant chacun de pauvres hardes soustraites au pillage. Leur regard reflète encore l’épouvante, et ils se hâtent vers le lieu où ils pourront enfin se reposer.