Les infamies de Louvain, de Senlis, de Reims, se sont renouvelées ici et avec une telle précision, avec un tel entêtement, avec une telle abominable intelligence dans la destruction imbécile qu’il faut trembler pour tous les trésors d’art qui sont à la portée de cette horde. Il faut trembler pour Lille, pour Gand, pour Bruges; il faut trembler pour les précieux
témoins de notre génie humain que menacent des êtres à face humaine.
Tous les témoins que j’ai interrogés sur le bombardement s’accordent à dire que la matinée du 6 octobre était une matinée de veille de catastrophe.
La couche de nuages était si épaisse et si uniforme qu’on y voyait à peine à 8 heures, mais il n’y avait pas de brume. Les magasins étaient fermés; la ville, plus d’à moitié évacuée, semblait ne pas parvenir à secouer son sommeil. Les portes des maisons particulières ne s’ouvraient pas quand on frappait; les orifices des caves étaient aveuglés avec des sacs de terre, des pierres ou des plaques de fonte; et, malgré tout, malgré les affiches qui énonçaient les précautions à prendre contre les obus, il y avait encore des gens qui ne pouvaient croire qu’on tirerait sur leur cité. La garnison était, en grande partie, hors des murs: pourquoi aurait-on redouté de voir anéantir la ville? De plus, notre artillerie ne tirait pas.
Or, un peu après 8 heures ½, soudain le premier obus tomba aux environs de la gare et tua un enfant; on portait le corps du pauvre petit dans un café voisin quand le second projectile ronfla; celui-ci frappa une épicerie de la place du Théâtre.
Hôtel de l’Univers, un lieutenant qui se trouvait au pied de l’escalier prononça sans émoi, à l’instant où se produisit un fracas épouvantable au premier étage:
—Bast! Il ne faut pas vingt-quatre heures pour s’habituer à cette musique.
Cet obus-là était tombé dans la chambre même que l’officier venait de quitter!
A partir de ce moment, la canonnade ne cessa plus.